Fondements

Appartenance et importance : le double besoin qui gouverne tout comportement

Il y a, sous chaque comportement d'enfant, deux questions muettes : « Est-ce que j'ai ma place ici ? » et « Est-ce que je compte ? ». Répondez « oui » à ces deux questions, et l'enfant coopère. Laissez-les sans réponse, et il se met à chercher — parfois par les pires chemins.

Si l'on ne devait retenir qu'une seule idée de la Discipline Positive, ce serait celle-ci. Tout le reste — les outils, les temps d'échange, les questions de curiosité — n'est que la déclinaison d'une intuition unique, héritée d'Adler et reprise par Nelsen : l'être humain est fondamentalement un être de relation, et son besoin premier n'est ni de nourriture ni de plaisir, mais de place. Béatrice Sabaté, qui fut longtemps psychologue clinicienne en milieu scolaire, raconte que les enfants qu'on lui adressait n'avaient le plus souvent aucune pathologie particulière : par leur comportement, ils disaient « je n'y arrive pas, je ne suis pas capable, je n'appartiens pas, je ne trouve pas ma place ». On appelle cela le besoin d'appartenance et d'importance.

Deux besoins, pas un

Il est essentiel de distinguer les deux versants, car ils ne se recouvrent pas.

L'appartenance, c'est le sentiment d'être relié : je fais partie de cette famille, de cette classe, de ce groupe ; on m'accepte tel que je suis ; j'ai un lien sûr avec les autres. C'est le versant du « nous ».

L'importance, c'est le sentiment de compter, d'avoir un poids, une utilité : ma présence fait une différence, je ne suis pas interchangeable, ce que je fais a de l'effet sur les autres. C'est le versant du « je ». La méthode le relie au sentiment d'être capable — proche de ce que la psychologie appelle le sentiment d'efficacité personnelle (Bandura) : non pas « on décide pour moi », mais « je sais que je peux ».

Un enfant peut appartenir sans se sentir important — pensez à ce cadet qui a sa place dans la famille mais qui a le sentiment de ne jamais rien apporter d'unique, éclipsé par un aîné brillant. Il peut aussi, plus rarement, se sentir important sans se sentir appartenir. Les deux besoins doivent être nourris. Le regard universitaire confirme que c'est bien là le cœur théorique de la méthode : quand les sentiments d'appartenance et d'importance sont satisfaits, l'individu peut s'investir dans ce qu'Adler nommait l'« intérêt social ». Cette filiation est retracée dans Adler et Dreikurs, les racines oubliées.

Un moteur, pas une excuse

Comprendre ce besoin ne consiste pas à tout excuser. Dire qu'un enfant se comporte mal parce qu'il doute de sa place n'annule pas la limite : il ne s'agit pas de laisser faire, mais de comprendre pour mieux répondre. C'est ici que la lecture par le besoin rejoint le principe de fermeté et bienveillance : la bienveillance consiste à reconnaître le besoin réel derrière le comportement ; la fermeté consiste à maintenir malgré tout le cadre. Comprendre pourquoi Sacha fait des bêtises n'oblige pas à tolérer qu'il tape sa sœur — mais change radicalement la manière d'y répondre.

La formule qui résume cette idée est célèbre chez les praticiens : un enfant qui se conduit mal est un enfant découragé. Non pas un enfant méchant, manipulateur ou « mal élevé », mais un enfant qui, ne trouvant pas sa place par les bons chemins, la cherche par de mauvais. Le comportement inapproprié est un message maladroit, un appel — pas une agression gratuite. Ce renversement de regard est peut-être le plus grand cadeau que la méthode fait aux parents épuisés.

Quand le besoin déraille

Que se passe-t-il exactement lorsque l'enfant ne parvient pas à nourrir son besoin par des voies constructives ? Il ne renonce pas — le besoin est trop fondamental. Il se rabat sur des stratégies erronées, fondées sur des croyances fausses. Une enseignante décrit ainsi, dans son mémoire, les quatre déraillements qu'elle a appris à repérer chez ses élèves : « je n'ai ma place que si je commande » (prendre le pouvoir) ; « je ne compte que si on est centré sur moi » (accaparer l'attention) ; « je souffre, donc je fais souffrir » (prendre une revanche) ; « je n'y arriverai jamais, autant abandonner » (renoncer). Ces quatre stratégies forment ce que la méthode appelle les objectifs-mirages, dont le décodage fait l'objet de tout un article : Derrière chaque bêtise, un enfant découragé.

Le mot « mirage » est parfaitement choisi. Un mirage est une image trompeuse : l'assoiffé croit voir de l'eau et court vers elle, mais plus il court, plus elle recule. De même, l'enfant qui accapare l'attention ou prend le pouvoir croit s'approcher de sa place — alors qu'il s'en éloigne, car ses stratégies épuisent et éloignent les adultes dont il a précisément besoin. C'est un cercle vicieux, et le rôle de l'adulte est de le briser en nourrissant le vrai besoin plutôt qu'en combattant le symptôme.

Une grille utile, mais à manier avec prudence

Cette lecture par le besoin est un outil précieux, mais elle a ses limites, et il serait malhonnête de les taire. Le regard universitaire le souligne : réduire tout comportement à l'une de ces quatre causes suppose que l'humain agit toujours de façon rationnelle et consciente, ce qui est loin d'être établi. Un même enfant peut se comporter différemment selon les adultes et les situations ; les causes d'un comportement sont souvent multiples et profondes. De plus, la méthode s'appuie beaucoup sur le ressenti de l'adulte, qui ne fait que des hypothèses — d'où un risque d'interprétation arbitraire. La grille est une boussole pour rouvrir le dialogue, pas un verdict. Ces réserves sont reprises dans Critiques, angles morts et malentendus.

Le besoin de l'adulte, aussi

On oublie souvent un point : ce besoin d'appartenance et d'importance n'est pas propre à l'enfance. Il traverse toute la vie. Un adulte qui se sent exclu, inutile ou déconsidéré souffre exactement de la même façon. Cela a deux conséquences pour l'éducation. D'abord, l'adulte peut mieux comprendre l'enfant en se souvenant de ses propres moments de doute sur sa place. Ensuite, un parent ou un enseignant épuisé, isolé, qui doute de « bien faire », est lui aussi un adulte découragé — et un adulte découragé éduque mal. Les formatrices insistent d'ailleurs sur ce point : il faut que les équipes se sentent encouragées pour pouvoir encourager. Prendre soin de son propre besoin d'appartenance (par un groupe, un atelier, un soutien) n'est pas un luxe : c'est une condition, développée dans Vivre la Discipline Positive sans perfectionnisme.

De l'appartenance à la contribution

Comprendre le besoin est une chose ; le nourrir en est une autre. Comment fait-on, concrètement, pour qu'un enfant se sente à la fois relié et important ? La réponse principale de la méthode tient en un mot : la contribution. Un enfant à qui l'on confie de vraies responsabilités, qui sert à quelque chose dans son groupe, qui voit que sa présence fait une différence, nourrit spontanément les deux besoins d'un coup. Il appartient (il fait partie de l'équipe) et il compte (son action a un effet). C'est le sujet du prochain article, Se sentir capable et utile, qui montre comment transformer ce diagnostic en levier quotidien.

Pour aller plus loin

Sources consultées : B. Sabaté, intervention au 1er colloque de psychologie positive (Île Maurice, conférence vidéo) ; C. Édou, Positionnement de l'autorité : entre fermeté et bienveillance (mémoire, ESPÉ Paris / DUMAS, 2015), pour la description de terrain des objectifs-mirages ; B. Robbes, Note sur la Discipline Positive (Université de Cergy-Pontoise, 2015), pour la discussion critique de la grille des besoins.