Les outils du quotidien

Les questions de curiosité : cesser de dire, commencer à demander

« Mets ton manteau. Range ta chambre. Combien de fois faut-il te le répéter ? » L'éducation, quand elle fatigue, devient un long monologue d'ordres et de sermons. La Discipline Positive propose de retourner la grammaire de la relation : questionner au lieu d'affirmer, pour réveiller la propre pensée de l'enfant et non pour le piéger.

Le réflexe du « dire » et ses limites

Quand un enfant se comporte mal ou oublie ce qu'il doit faire, notre premier réflexe est de lui dire : lui dire quoi faire, pourquoi il a tort, ce qui va se passer s'il continue. C'est rapide, cela nous soulage, et cela donne l'illusion d'agir. Mais du point de vue de l'enfant, ce flot de paroles produit surtout deux effets. Soit il se ferme (le fameux « oui, oui » distrait qui n'engage à rien), soit il résiste, car s'entendre commander réveille le besoin d'affirmer sa volonté. Dans les deux cas, ce n'est pas lui qui réfléchit : c'est nous. Or personne n'apprend à penser en écoutant penser un autre à sa place.

Les questions de curiosité renversent la charge mentale. Plutôt que de fournir la réponse, elles renvoient la balle à l'enfant : « Qu'est-ce que tu as besoin d'emporter pour ne pas avoir froid ? » à la place de « Mets ton manteau ». La différence paraît minime ; elle est décisive. Dans le premier cas, l'enfant exécute (ou résiste) ; dans le second, il cherche, trouve, et devient l'auteur de sa décision.

Quatre ou cinq questions qui ouvrent

Les questions de curiosité ne sont pas n'importe quelles questions. Ce sont des questions ouvertes, qui appellent une réflexion plutôt qu'un « oui » ou un « non ». La méthode en propose quelques-unes, à adapter librement : « Qu'est-ce qui s'est passé ? », « Comment tu te sens ? », « Qu'est-ce que tu essayais de faire ? », « À ton avis, qu'est-ce qui a causé ça ? », « Comment tu pourrais résoudre ce problème ? », « Qu'est-ce que tu pourrais faire autrement la prochaine fois ? », « Qu'est-ce que tu as appris ? ».

On remarque qu'elles commencent presque toujours par « quoi » ou « comment », rarement par « pourquoi ». Ce n'est pas un hasard. Le « pourquoi » (« Pourquoi tu as fait ça ? ») met l'enfant sur la défensive et appelle une justification ou un mensonge. Le « quoi » et le « comment » invitent à décrire, à ressentir et à imaginer des solutions, sans accusation. Ce sont des questions qui explorent, non qui jugent.

Curiosité sincère ou interrogatoire déguisé ?

C'est sur ce point que l'outil réussit ou échoue, et c'est là qu'il est le plus souvent trahi. Une question de curiosité n'a de valeur que si la curiosité est réelle. Trop d'adultes utilisent la forme interrogative pour masquer un reproche : « Tu crois vraiment que c'était une bonne idée ? », « Qu'est-ce qu'on avait dit, déjà ? », « Tu ne penses pas que tu devrais t'excuser ? ». Ce sont des sermons grimés en questions. L'enfant ne s'y trompe pas : il perçoit le piège et se braque.

La vraie question de curiosité suppose que l'adulte ne connaisse pas déjà la réponse qu'il attend, ou du moins qu'il soit sincèrement ouvert à ce que l'enfant va dire. Elle ne cherche pas à conduire l'enfant vers la « bonne » réponse préétablie, mais à découvrir comment il voit les choses. C'est une posture avant d'être une technique : une posture d'intérêt authentique pour le monde intérieur de l'enfant.

Deux moments, deux usages

La Discipline Positive distingue deux familles de questions selon le moment.

Les questions du quotidien

Ce sont les questions spontanées et informelles qui entretiennent le lien jour après jour : « Qu'est-ce qui t'a fait rire aujourd'hui ? », « Qu'est-ce qui a été difficile ? », « De quoi tu es fier ? ». Elles n'ont pas d'autre but que de manifester un intérêt sincère et de nourrir la connexion. Un enfant régulièrement écouté avec curiosité se sent relié, et il coopère alors davantage.

Les questions face à un problème

Ce sont les questions qui aident l'enfant à explorer les conséquences de ses choix et à imaginer des solutions : « Qu'est-ce qui pourrait arriver si… ? », « Comment tu pourrais réparer ? », « Qu'est-ce que tu feras la prochaine fois ? ». Elles remplacent le sermon par un cheminement que l'enfant parcourt lui-même. Attention : elles ne fonctionnent qu'une fois le calme revenu. Poser une question de curiosité à un enfant submergé par l'émotion, c'est solliciter un cerveau momentanément déconnecté ; d'où l'importance d'apaiser d'abord et de questionner ensuite.

Solliciter le cortex, pas le réflexe

C'est peut-être la justification la plus profonde de l'outil. Quand un enfant est calme, questionner active son cerveau rationnel : il analyse, anticipe, imagine, décide. Quand on lui ordonne, on n'active rien de tout cela : on demande une obéissance qui n'engage pas sa réflexion. Les questions de curiosité sont un exercice du raisonnement. Elles musclent la capacité à résoudre des problèmes, compétence dont l'enfant aura besoin toute sa vie, bien après que les ordres parentaux auront cessé.

C'est aussi pourquoi elles répondent bien aux comportements de découragement. Derrière une bêtise se cache souvent une croyance erronée sur la façon de trouver sa place. Sermonner renforce le découragement ; questionner avec bienveillance dit à l'enfant : « Je te crois capable de réfléchir et de trouver. » On répond au besoin d'importance en faisant confiance à l'intelligence de l'enfant plutôt qu'en le jugeant.

Ce que les questions ne remplacent pas

Un malentendu guette : croire que tout devrait devenir question. Ce serait épuisant et parfois absurde. La sécurité ne se négocie pas : on ne demande pas à un enfant qui court vers la route « qu'est-ce que tu pourrais faire ? », on l'attrape. De même, l'adulte a le droit et le devoir d'énoncer des limites claires. Les questions de curiosité ne diluent pas la fermeté : elles s'inscrivent dans un cadre qui, lui, reste tenu. On questionne à l'intérieur des limites, on ne questionne pas les limites elles-mêmes.

Enfin, l'outil demande du temps, de la patience et un vrai changement d'habitude : passer du réflexe « je dis » au réflexe « je demande » ne se fait pas en un jour. Il repose sur des principes solides et largement partagés par les approches éducatives respectueuses, mais son efficacité propre, isolée des autres pratiques de la méthode, n'a pas fait l'objet d'évaluations scientifiques d'ampleur. C'est une manière d'être en relation autant qu'une technique, et c'est sans doute ainsi qu'il faut la recevoir. Notre article sur l'état des preuves fait le point sur ce qui est aujourd'hui documenté.

Pour aller plus loin

Sources principales : J. Nelsen, La Discipline Positive ; J. Nelsen & L. Lott, Positive Discipline in the Classroom ; présentation « La Discipline Positive pour la classe » par une formatrice de l'Association Discipline Positive France (série #DisciplinePositive / RCF), qui range « questionner plutôt que donner des ordres » parmi les postures clés ; racines adlériennes (Adler, Dreikurs).