Fondements

Dans les pas de Haim Ginott : l'héritage qui a tout déclenché

Derrière Faber et Mazlish se tient un homme : Haim Ginott, psychologue clinicien qui a passé sa vie à écouter des enfants et à former des parents. Comprendre ce qu'elles lui doivent, c'est saisir la racine de toute la méthode et découvrir que l'essentiel était déjà là.

Un psychologue venu de la salle de classe

Haim Ginott n'a pas commencé sa carrière derrière un bureau de thérapeute. Il a d'abord été enseignant, confronté chaque jour à des enfants réels, avec leurs colères, leurs blocages et leurs joies. Cette expérience de terrain marque durablement sa pensée : il parlera toujours de situations, de mots et d'effets précis, jamais de l'enfance en général.

Devenu psychologue clinicien, il se consacre à la thérapie de l'enfant puis, de plus en plus, à la formation des adultes qui l'entourent, parents et enseignants. Son travail s'inscrit dans le courant de la psychologie humaniste, celui-là même que l'on associe à Carl Rogers : un courant qui accorde une place centrale à l'écoute des sentiments de la personne. Son intuition est que l'on peut soulager beaucoup de souffrances en changeant la façon dont les adultes communiquent avec l'enfant, plutôt qu'en le « réparant ». C'est dans ses groupes de parents, animés à New York, qu'Adele Faber et Elaine Mazlish le rencontrent et découvrent une autre manière d'être en relation ; on les présente parfois comme ses disciples, tant elles ont prolongé sa pensée. Ce que Ginott explorait avec des adultes comme avec des enfants, elles l'ont transposé et systématisé pour la relation aux enfants.

La communication congruente : dire vrai sans détruire

La première grande idée que l'on hérite de Ginott est celle de communication congruente. L'idée est simple à énoncer, difficile à tenir : ce que l'on dit doit s'accorder avec ce que l'on ressent réellement. Cela exclut le sourire crispé qui masque la colère et la gentillesse de façade qui prépare l'explosion.

Mais congruence ne veut pas dire déversement. Ginott distingue nettement deux choses que les parents confondent souvent : exprimer honnêtement ce que l'on éprouve, et attaquer la personne de l'enfant. On peut dire sa colère avec force sans insulter ni humilier. Le message vise le comportement ou la situation, jamais le caractère de l'enfant.

Cette distinction est peut-être le legs le plus fécond de Ginott. Elle traverse toute la méthode Faber-Mazlish et ressurgit dans chacun de ses outils, du « décrire au lieu de juger » à la façon de féliciter.

Accueillir les sentiments, encadrer les comportements

La deuxième idée-force de Ginott tient en une distinction : tous les sentiments sont acceptables ; tous les comportements ne le sont pas. Un enfant a le droit de détester son petit frère à un instant donné. Il n'a pas le droit de le mordre.

Ginott apporte l'ordre des opérations : on accueille d'abord l'émotion, puis on pose la limite. Le sentiment n'excuse pas l'acte, mais un enfant dont l'émotion est reconnue est bien plus disponible pour entendre une limite. Nier l'émotion, à l'inverse, la renforce et pousse à l'acte.

Derrière cet ordre se cache un principe que les animatrices francophones résument volontiers d'une formule simple : quand un enfant se sent bien, il se comporte bien. Le comportement dépend du climat intérieur plus que des règles. La question que pose Ginott devient donc « que puis-je faire, moi adulte, pour qu'il se sente compris ? » plutôt que « comment le faire obéir ? », car un enfant qui se sent respecté devient, presque mécaniquement, plus respectueux à son tour.

Cette inversion, l'émotion d'abord et la correction ensuite, est le pari fondateur de toute la méthode, au point que nous lui consacrons un article entier.

Parler à la situation, jamais au caractère

Ginott répète que les mots des adultes façonnent l'image que l'enfant se fait de lui-même. Traiter un enfant de « paresseux », de « menteur » ou de « maladroit » ne décrit pas une réalité fixe : cela installe une prophétie. L'enfant finit par se conformer à l'étiquette qu'on lui colle, parce que c'est devenu son identité.

De là découle une consigne pratique qui irrigue toute la méthode : on décrit ce que l'on voit et ce que l'on ressent, et l'on renonce aux jugements globaux sur la personne. « Il reste des miettes sur la table » plutôt que « Tu es un cochon ». « J'ai besoin que tu me préviennes quand tu es en retard » plutôt que « On ne peut vraiment pas te faire confiance ».

Ce refus des étiquettes ouvre tout un chantier que la méthode développera : comment sortir un enfant d'un rôle figé, chez lui comme dans la fratrie. C'est l'objet d'un article à part entière.

Ce que Faber et Mazlish ont ajouté

Si l'on retient surtout les noms de Faber et Mazlish alors que l'essentiel est chez Ginott, c'est que Ginott parle en clinicien : ses écrits exposent une vision, éclairée d'exemples, mais laissent au lecteur le soin de fabriquer ses propres phrases. Or c'est là que la plupart des parents échouent, faute de mots dans le feu de l'action bien plus que faute d'adhésion aux idées.

Faber et Mazlish ont pris cet héritage et l'ont découpé en habiletés numérotées, exerçables une par une : les quatre façons d'accueillir un sentiment, les cinq alternatives aux ordres, les options qui remplacent la punition. Elles ont ajouté les dialogues avant/après, les jeux de rôle et les cahiers d'exercices, et ont ainsi fait d'une sagesse un entraînement.

Un signe ne trompe pas sur la place qu'occupe cet héritage : dans chacun de leurs livres, comme dans ceux de la génération suivante signés Joanna Faber et Julie King, le premier chapitre porte toujours sur l'écoute des sentiments. Tout le reste, coopération, alternatives à la punition, autonomie, éloge, s'y adosse. La fondation ne change pas ; seuls varient les étages qu'on bâtit dessus.

Le langage façonne l'enfant, en bien comme en mal

Un fil moins connu, mais tout aussi décisif, court dans la pensée de Ginott : nos paroles ne se contentent pas de régler l'instant, elles construisent l'image durable que l'enfant se forge de lui-même. Ce qu'un adulte répète à un enfant finit par devenir la voix intérieure de cet enfant devenu grand. Le parent qui humilie obtient une obéissance immédiate, mais il installe aussi une petite voix critique qui accompagnera l'enfant longtemps.

C'est pourquoi Ginott accorde autant d'attention aux compliments qu'aux reproches. Il observe qu'un éloge global et évaluatif (« tu es le meilleur », « tu es un génie ») peut fragiliser autant qu'un reproche, car il enferme dans une exigence de perfection et sonne souvent faux à l'oreille de l'enfant. Là encore, la solution qu'il esquisse est la description : dire ce que l'on voit et ce que l'on ressent, et laisser l'enfant tirer lui-même la conclusion sur ce qu'il vaut. Faber et Mazlish en feront tout un outil, l'éloge descriptif.

On mesure ici la cohérence de l'édifice : qu'il s'agisse de corriger, d'encourager, de poser une limite ou de consoler, le même principe revient, celui de parler de la situation et du ressenti, jamais du caractère. Cette unité de principe, Faber et Mazlish l'ont reçue de Ginott et ne l'ont jamais trahie.

Une racine commune à toute une famille d'approches

L'influence de Ginott ne s'arrête pas à Faber et Mazlish. Sa manière d'articuler respect de l'émotion et fermeté sur les actes résonne fortement avec d'autres approches contemporaines de la parentalité, notamment la Communication NonViolente. On aurait tort d'y voir de simples copies : il s'agit plutôt de sources voisines qui puisent à un même bon sens clinique, et qui se sont développées en parallèle. Nous comparons ces cousinages ailleurs, car situer la méthode dans son paysage aide à en mesurer l'originalité comme les limites.

Faber et Mazlish n'ont donc pas surgi de nulle part. Elles se tiennent sur les épaules d'un homme qui, le premier, a osé dire que la façon dont on parle à un enfant relève de l'éducation elle-même, et pas d'un simple détail de forme.

Pour aller plus loin

Sources consultées : entretiens de Roseline Roy, traductrice de Faber et Mazlish — « L'accueil des sentiments » (épisode #141) et l'entretien « Papa Positive » sur l'accueil des sentiments, où l'héritage de Ginott et l'ascendance humaniste (Carl Rogers) sont exposés ; entretien « L'approche Faber et Mazlish » avec Guila Clara Kessous (épisode #135) ; fiche du CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), La méthode Faber et Mazlish (2021). Les ouvrages de Ginott et de Faber et Mazlish, sous droits, ne sont ni cités ni reproduits : ils sont restitués d'après ces sources.