Fondements

Une ou plusieurs intelligences ? Les grands modèles, du facteur g à Gardner

Selon le modèle d'intelligence qu'on adopte, « haut potentiel » ne désigne pas la même chose. Y a-t-il une intelligence ou plusieurs ? Un don suffit-il, ou faut-il aussi de la créativité et de l'engagement ? Ce panorama distingue honnêtement ce qui est solide de ce qui est populaire mais fragile.

Avant de dire qui est « à haut potentiel », il faut savoir de quel potentiel on parle. Or l'intelligence n'a pas une seule définition : le chercheur Nicolas Gauvrit rappelle qu'il y a « presque autant de définitions que de chercheurs ». La plus large (« la capacité d'adaptation », la capacité à résoudre des problèmes nouveaux) a le mérite d'englober beaucoup, mais elle est trop vague pour être mesurée. Les modèles que nous présentons ici sont des tentatives, plus ou moins solides, de rendre cette notion précise. Le choix de l'un ou l'autre change ce qu'on appelle « haut potentiel ».

Le facteur g : l'intelligence vient-elle « d'un bloc » ?

Au début du XXᵉ siècle, le psychologue Charles Spearman fait une observation qui fonde toute la suite : les personnes qui réussissent bien à un type d'épreuve cognitive réussissent, en moyenne, bien aux autres aussi. Il propose donc un facteur général commun à toutes les tâches intellectuelles, le facteur g (g comme « général »).

Gauvrit en donne une analogie éclairante avec le sport. Imaginons qu'on fasse passer à des volontaires des épreuves très variées (javelot, natation, haltérophilie, course). On constate que, globalement, ceux qui sont bons dans une discipline tendent à être bons dans les autres, et inversement. Ce n'est pas une loi absolue (il existe des nageurs médiocres et haltérophiles excellents), mais une tendance statistique assez forte pour qu'on puisse parler d'une « condition physique générale ». Le facteur g est l'équivalent pour l'esprit : une régularité tirée des données plutôt qu'une théorie posée d'avance. C'est ce qui fait sa robustesse. On peut, en première approximation, résumer l'intelligence par une seule valeur, comme on résume un ensemble de notes par une moyenne.

Le modèle CHC : une intelligence à plusieurs étages

Dire qu'il existe un facteur g ne signifie pas que l'intelligence se réduise à un seul nombre. Les corrélations entre épreuves sont fortes, mais pas parfaites : il reste des différences intéressantes entre les personnes. Les psychologues ont donc affiné, aboutissant à un modèle aujourd'hui largement consensuel, le modèle CHC (pour Cattell-Horn-Carroll), qui structure les tests actuels comme le WISC et le WAIS.

Le CHC est hiérarchique, « à étages ». Au sommet se trouve le facteur g. En dessous vient un petit nombre de grandes composantes (huit environ). Parmi elles, on retrouve la fameuse distinction entre intelligence fluide (la vivacité, la capacité à résoudre des problèmes nouveaux, qui culmine vers 25 ans puis décline) et intelligence cristallisée (les connaissances accumulées, qui restent stables bien plus longtemps). En dessous encore se trouvent des aptitudes plus fines. Gauvrit insiste : ces composantes ne sont pas indépendantes et restent corrélées entre elles. Ce sont des composantes de l'intelligence, pas des intelligences séparées. C'est là que se joue la différence avec la théorie suivante.

Les « intelligences multiples » de Gardner : populaires, mais fragiles

Dans les années 1980, Howard Gardner propose une tout autre vision : il n'y aurait pas une intelligence, mais plusieurs intelligences distinctes et indépendantes (logico-mathématique, linguistique, spatiale, musicale, corporelle-kinesthésique, interpersonnelle, intrapersonnelle, naturaliste ; le nombre a varié). Chacun serait « intelligent à sa manière ». On comprend le succès de cette théorie, en particulier chez les enseignants : elle est généreuse, valorisante, et permet de ne dévaloriser aucun enfant.

Mais Gauvrit, comme la plupart des spécialistes, explique pourquoi elle ne « fonctionne pas » sur le plan scientifique, et il faut le dire sans détour tout en restant juste. Trois reproches reviennent. D'abord, le choix de rebaptiser « intelligences » des aptitudes déjà étudiées (musicales, sportives) relève d'un argument moral ou pédagogique (« ce serait mieux à l'école »), non d'un argument empirique. Ensuite, l'affirmation centrale de Gardner, selon laquelle ces intelligences seraient indépendantes, est contredite par les données : chaque fois qu'on mesure des aptitudes qui ressemblent à ses « intelligences », on les trouve corrélées entre elles, comme le prévoit le facteur g. Enfin, à la question « comment les mesurer ? », la théorie ne répond pas : sans instrument de mesure ni prédiction testable, on n'a même pas une hypothèse scientifique. Cela n'enlève rien à l'intérêt d'étudier les aptitudes musicales ou sportives, mais on n'a pas de raison de les appeler « intelligences » ni de croire qu'elles seraient déconnectées du reste.

Renzulli : le talent ne se réduit pas au QI

D'autres modèles cherchent moins à mesurer l'intelligence qu'à comprendre comment un potentiel devient une réalisation. C'est le cas du modèle des « trois anneaux » de Joseph Renzulli, très influent dans le monde de la douance. Pour lui, la production remarquable naît de l'intersection de trois cercles : une capacité intellectuelle au-dessus de la moyenne (pas nécessairement extrême), la créativité, et l'engagement dans la tâche (la motivation, la persévérance). Dans cette vision, le haut potentiel est une conjonction dynamique plutôt qu'un score isolé.

L'intérêt de Renzulli est de rappeler qu'un QI élevé ne suffit pas à « réussir » ou à créer : sans engagement ni curiosité, le potentiel reste lettre morte. Sa limite est symétrique : en incluant la créativité et la motivation dans la définition même du haut potentiel, il rend la frontière plus floue et plus difficile à mesurer que le simple seuil de QI. Les deux approches ne s'opposent pas vraiment, car elles répondent à des questions différentes : « qui a un haut QI ? » d'un côté, « comment un potentiel se transforme-t-il en accomplissement ? » de l'autre.

Gagné : distinguer le don du talent

Le psychologue Françoys Gagné propose une distinction devenue classique dans le champ éducatif : le don (en anglais giftedness) désigne une aptitude naturelle élevée dans un domaine, tandis que le talent désigne une compétence effectivement développée, une maîtrise démontrée. Entre les deux se joue tout un processus : l'apprentissage, l'entraînement, l'environnement, les rencontres et la motivation. Un enfant peut être « doué » sans devenir « talentueux » si ce processus n'a pas lieu ; il peut aussi développer un talent remarquable à partir d'un don plus modeste. Cette distinction a le mérite de déplacer l'attention du diagnostic vers l'accompagnement : ce qui compte, outre le don, c'est ce qu'on en fait et l'aide qu'on reçoit pour le faire grandir.

Pourquoi le choix du modèle change tout

Ces modèles ne sont pas de simples curiosités théoriques : ils décident du sens du mot « haut potentiel ». Avec le facteur g et le modèle CHC, être HPI, c'est avoir un score global élevé, ce qui donne une définition nette et mesurable, mais réductrice. Avec Gardner, il faudrait parler de multiples « hauts potentiels » indépendants, une vision généreuse mais non étayée. Avec Renzulli et Gagné, le haut potentiel devient une histoire, une dynamique entre aptitude, créativité, engagement et environnement ; cette vision est plus complète, mais elle rend le haut potentiel plus difficile à identifier. Comprendre cela évite bien des faux débats : les gens ne parlent souvent pas de la même chose parce qu'ils n'ont pas le même modèle en tête.

Pour aller plus loin

Sources principales : conférence de Nicolas Gauvrit, « Une intelligence ou des intelligences ? » (définition de l'intelligence, émergence du facteur g à partir des données, analogie sportive, modèle CHC, intelligences fluide et cristallisée, critique détaillée de la théorie de Gardner) ; conférence « Qu'est-ce que l'intelligence ? selon Nicolas Gauvrit » (intelligence comme capacité d'adaptation, facteur g) ; conférence « Intelligence (3/8) : Le QI c'est n'importe quoi ? » (critique de Gardner et de l'intelligence émotionnelle).