Domaines d'apprentissage

Langage, lecture et écriture : écrire d'abord, lire ensuite

Dans l'école classique, on apprend d'abord à lire, puis, plus tard, à écrire. Montessori a observé l'inverse dans ses classes : les enfants se mettaient à écrire spontanément, souvent vers quatre ans et demi, avec un enthousiasme qu'elle a nommé « l'explosion de l'écriture » — et ce n'est qu'ensuite, un peu plus tard, qu'ils découvraient qu'ils savaient aussi lire. Cet ordre renversé n'est pas une lubie : il découle de la manière dont l'enfant apprend. Cet article décrit le chemin qui va du son à la lettre, du concret à l'abstrait, et le matériel qui le rend possible : les lettres rugueuses et l'alphabet mobile.

Le langage commence bien avant les lettres

Avant toute lettre, il y a la langue parlée. Le tout jeune enfant traverse une période sensible du langage intense (voir les périodes sensibles) : entre zéro et six ans, il absorbe la langue de son entourage avec une facilité qu'il ne retrouvera jamais. La classe Montessori nourrit d'abord cette soif par la langue orale : conversations soignées, récits, chants, comptines, et surtout un enrichissement méthodique du vocabulaire. On nomme les choses avec précision, on introduit des cartes classifiées (images d'objets à trier et à nommer par catégories : les fruits, les instruments, les animaux) et l'on utilise partout la leçon en trois temps héritée du domaine sensoriel pour ancrer chaque mot.

Ce socle oral est décisif : on ne peut pas écrire ni lire une langue qu'on ne parle pas richement. Montessori insistait sur ce point souvent négligé — l'écrit repose tout entier sur un langage oral déjà vivant.

Pourquoi écrire avant de lire ?

La logique est plus simple qu'il n'y paraît. Écrire, c'est encoder : partir d'un son qu'on a dans la tête et le traduire en signes. Lire, c'est décoder : partir de signes tracés par un autre et retrouver le sens qu'il a voulu transmettre — opération plus abstraite, car il faut reconstituer la pensée d'autrui. Or l'enfant de cet âge est un être concret et actif : il lui est plus naturel de produire à partir de ce qu'il connaît (les sons de sa propre parole) que de reconstruire le message d'un inconnu.

Montessori a donc décomposé l'écriture en ses deux préparations, menées séparément et bien à l'avance. D'un côté, la main se prépare par les activités de vie pratique (le mouvement de pince, la tenue légère des petits objets) et par un matériel spécifique, les formes à dessin ou formes métalliques : des pochoirs de métal que l'enfant contourne au crayon puis remplit de traits serrés, ce qui muscle la main, assouplit le poignet et apprend à tenir le crayon. Des observations en classe maternelle confirment cette continuité : à force de transvaser ou de trier des graines à la pince, l'enfant affermit la préhension qui lui servira ensuite à tenir l'outil scripteur et à tracer ses lettres. De l'autre, l'esprit se prépare en apprenant les sons des lettres. Le jour où ces deux préparations se rejoignent, l'écriture « explose » : l'enfant sait former les lettres et connaît les sons ; il n'a plus qu'à écrire.

Enseigner le son, pas le nom

Un principe traverse tout le domaine : on apprend à l'enfant le son de chaque lettre, non son nom. On ne dit pas « bé », « esse », « emme », mais les sons /b/, /s/, /m/ tels qu'on les entend dans les mots. Pourquoi ? Parce que c'est le son qui sert à écrire et à lire : le mot « sac » se compose des sons /s/-/a/-/k/, pas des noms « esse-a-cé ». Enseigner le nom des lettres à ce stade brouillerait la piste. On commence en outre par éveiller la conscience phonémique — la capacité d'entendre les sons qui composent un mot — par des jeux oraux : « je vois quelque chose qui commence par /mmm/… », l'enfant cherche dans la pièce, isole le premier son, puis le dernier, puis les sons du milieu.

Puis la lecture, du mot à la phrase

La lecture n'est donc pas enseignée frontalement : elle éclôt. On l'accompagne néanmoins par une progression graduée, souvent appelée d'après le code de couleurs de ses boîtes. On commence par des mots phonétiques, entièrement réguliers, où chaque lettre se prononce comme son son (série « rose ») : l'enfant lit une étiquette et va chercher l'objet ou l'image correspondante. On introduit ensuite les digraphes — ces groupes de lettres qui font un seul son, comme ch, ou, on, an (série « bleue ») — puis les irrégularités et les subtilités de la langue (série « verte »). Des cartes de commandes (« saute », « ouvre la porte ») donnent tôt à la lecture un sens vivant : lire, c'est agir, comprendre, faire.

Vient enfin l'étude de la fonction des mots — les premiers pas de la grammaire — abordée elle aussi concrètement, par des symboles et des petits jeux qui font sentir à l'enfant qu'un nom nomme, qu'un verbe agit, qu'un adjectif précise. Tout, ici encore, part du concret et de l'action avant de s'élever vers l'abstraction.

Ce qu'on peut en dire honnêtement

La démarche Montessori du langage est d'une remarquable cohérence : elle distingue clairement encodage et décodage, part du son, mobilise plusieurs sens à la fois et respecte l'élan de l'enfant. Fait notable, elle rejoint sur des points importants ce que la recherche contemporaine sur la lecture a établi — l'importance de la conscience phonémique et d'un enseignement systématique des correspondances entre sons et lettres. Cette convergence mérite d'être signalée, mais sans excès : « l'explosion de l'écriture » telle que Montessori la décrit reste une observation clinique, et l'ordre « écrire avant lire » n'est pas la seule voie efficace vers la littératie. Les bénéfices en lecture attribués à l'approche Montessori sont plutôt favorables dans les études disponibles, tout en dépendant de la fidélité de mise en œuvre ; nous en faisons le bilan dans l'état des preuves. On peut donc saluer l'intelligence de cette progression sans la présenter comme la méthode unique et supérieure en tout.

Pour aller plus loin

Sources principales : M. Montessori, La Découverte de l'enfant (chapitres sur l'écriture et la lecture, « l'explosion de l'écriture ») et L'Esprit absorbant de l'enfant, œuvres dans le domaine public. Sur la préparation de la main à l'écriture par la vie pratique (mouvement de pince, transvasement) observée en classe maternelle : M. Gardon, Les ateliers d'inspiration Montessori… en classe de petite section de maternelle, mémoire de master MEEF, ESPE de l'académie de Paris, 2015 (DUMAS, dumas-01177110). Pour l'état des preuves, voir l'article 22 et ses références.