Le processus OSBD

Deuxième temps — le sentiment : ressentir n'est pas penser

Après l'observation vient le sentiment : nommer ce que le fait éveille en soi. Cela paraît simple, mais un piège nous guette à chaque phrase. Nous croyons dire ce que nous ressentons alors que nous disons ce que nous pensons de l'autre. « Je me sens trahi » n'est pas un sentiment : c'est une accusation déguisée. Apprendre à faire la différence est l'un des apprentissages les plus libérateurs de la Communication NonViolente.

Le processus OSBD — Observation, Sentiment, Besoin, Demande — enchaîne deux gestes très différents. Le premier, l'observation, regarde vers l'extérieur : ce qui s'est passé. Le deuxième regarde vers l'intérieur : ce que cela me fait. Passer de l'un à l'autre, c'est cesser de parler de l'autre pour commencer à parler de soi. Et c'est précisément là que la plupart d'entre nous trébuchent, car notre langue courante mêle sans cesse le ressenti et le jugement.

Le grand malentendu : « je me sens que… »

Dans la vie quotidienne, nous employons le verbe « sentir » pour tout : « je sens que tu ne m'écoutes pas », « je me sens que ce projet va échouer », « je me sens incompris ». Or aucune de ces phrases ne décrit une émotion. Ce sont des pensées, des analyses, des évaluations d'autrui — habillées du vocabulaire du sentiment.

Rosenberg proposait un repère grammatical très utile : dès que « je me sens » peut être remplacé par « je pense que » ou « j'ai l'impression que » sans que la phrase change de sens, ce n'est pas un vrai sentiment. « Je me sens que tu exagères » = « je pense que tu exagères ». C'est une opinion. Un vrai sentiment, lui, ne parle que de mon état intérieur : je suis triste, fatigué, joyeux, inquiet, soulagé, agacé, ému.

La nuance entre « je me sens trahi » et « je suis triste » n'est pas un raffinement de langage. Elle change tout ce qui suit. « Je me sens trahi » pointe l'autre du doigt : il est le coupable, la conversation devient un tribunal. « Je suis triste » parle de moi et n'accuse personne : l'autre peut m'entendre sans avoir à se défendre. Le premier ferme, le second ouvre.

Les faux sentiments : des jugements en habit d'émotion

Rosenberg appelait ces mots des « faux sentiments » ou des « sentiments-pensées ». Ils ont une forme émotionnelle mais une fonction accusatrice. Toute une famille de termes fonctionne ainsi : trahi, trompé, abandonné, rejeté, incompris, manipulé, utilisé, ignoré, méprisé, rabaissé, provoqué, coincé, poussé à bout, pris pour un imbécile…

Le point commun de ces mots : ils décrivent tous, en réalité, ce que quelqu'un d'autre est censé m'avoir fait. Ils contiennent une interprétation de l'action d'autrui. C'est le langage du chacal : il juge en croyant ressentir, et cherche ainsi, sans toujours le savoir, à établir la faute de l'autre. Derrière chacun de ces mots se cache pourtant une émotion authentique — de la peine, de la peur, de la colère — et surtout un besoin. Mais tant que je reste au niveau du faux sentiment, ce besoin demeure invisible, et le lien reste bloqué sur le reproche.

Attention à un cas subtil : certaines tournures avec « je me sens comme… » ou « je me sens comme si… » dissimulent une image de soi ou de l'autre — « je me sens comme un moins-que-rien », « je me sens comme si je ne comptais pas ». Là encore, ce ne sont pas des émotions mais des évaluations, souvent des jugements sur soi.

Pourquoi enrichir son vocabulaire émotionnel est un acte de responsabilité

Beaucoup d'adultes disposent d'un vocabulaire émotionnel étonnamment pauvre : « ça va » / « ça va pas », « bien » / « mal », « énervé » / « content ». Ce n'est pas un défaut personnel, plutôt un manque d'entraînement : on nous a rarement appris à nommer finement ce qui nous traverse. Or plus le mot est précis, plus il pointe vers un besoin précis — et donc vers une issue.

Nommer « je suis découragé » plutôt que « je suis mal » ouvre déjà une piste : le découragement signale souvent un besoin d'espoir, de soutien ou de reconnaissance de l'effort. Le vocabulaire n'est pas un ornement : c'est une boussole. C'est pourquoi la CNV invite à distinguer deux grandes familles — les sentiments quand nos besoins sont satisfaits (joie, gratitude, sérénité, enthousiasme, soulagement) et ceux quand ils ne le sont pas (peur, tristesse, colère, lassitude, confusion).

Il y a là une dimension de responsabilité. En cessant de dire « tu me blesses » pour dire « je suis blessé, j'ai de la peine », je reprends la propriété de mon émotion. Je ne la fais plus dépendre entièrement de l'autre. Cette bascule — de l'accusation à l'appropriation — est le pont vers le troisième temps, le besoin, et vers l'auto-empathie, cette capacité à s'écouter soi-même avant de parler.

Nommer précisément n'a rien d'immédiat, et c'est normal. Beaucoup de praticiens gardent sous la main une liste de sentiments — le Center for Nonviolent Communication en diffuse — non pour parler comme un dictionnaire, mais pour rééduquer l'oreille intérieure. Avec le temps, le mot juste vient plus vite : on distingue l'irritation de la colère, la lassitude du découragement, l'appréhension de la peur franche. Chaque nuance est une piste supplémentaire vers le besoin qu'elle signale. À l'inverse, se contenter d'un « ça va pas » revient à couper le fil qui mène à ce qui, en soi, réclame de l'attention.

Un repère venu de la pratique : « je » plutôt que « il »

Les manuels de terrain traduisent cette exigence en une consigne concrète : employer le « je » et non le « tu » ou le « il ». Dire « je me sens furieuse » plutôt que « il m'a énervée », c'est déjà cesser de désigner un coupable pour parler de son propre état. Un guide de la CNV au travail rappelle d'ailleurs à quel point, dans le feu de l'action, nous mêlons la pensée et l'émotion : face à une remarque d'un collègue, on peut à la fois se juger (« je suis nul »), juger l'autre (« il est arrogant ») et ressentir quelque chose de bien réel — une boule dans la gorge, du découragement. Trier ce fatras, écarter les jugements pour ne garder que l'émotion, est précisément le travail du deuxième temps.

Le même souci pédagogique explique pourquoi tant de supports proposent des listes de mots regroupés par familles — autour de la joie, de la tristesse, de la colère, de la peur. Nommer « en rage » n'est pas nommer « contrarié » ; « émerveillé » n'est pas « content ». Chaque nuance affine la lecture de ce qui, en soi, est nourri ou frustré. Ces répertoires ne visent pas à faire parler comme un dictionnaire, mais à rééduquer une oreille intérieure souvent laissée en friche.

Un dernier repère : dans une conversation tendue, poser le sentiment demande de ralentir. La réactivité pousse à riposter ; nommer ce que l'on éprouve suppose un temps d'arrêt, parfois quelques secondes de silence, le temps de sentir avant de parler. Ce ralentissement n'est pas une faiblesse dans l'échange : il est ce qui rend possible une parole qui relie plutôt qu'une parole qui blesse.

Ressentir, un courage tranquille

Dire « je suis triste » plutôt que « tu m'as trahi » demande une forme de courage : celui de se montrer vulnérable au lieu de se retrancher derrière l'accusation. Le faux sentiment est confortable — il désigne un responsable extérieur. Le vrai sentiment expose : il révèle que je suis touché, que quelque chose compte pour moi. Rosenberg soutenait que cette vulnérabilité assumée est paradoxalement une force : elle désarme le conflit mieux que n'importe quel reproche, parce qu'elle n'appelle pas de riposte.

Le sentiment n'est pourtant pas le but du processus. Il est un messager. Ce qu'il annonce — le besoin vivant, satisfait ou frustré, qui l'a fait naître — voilà le cœur de la démarche, que déploie le troisième temps.

Pour aller plus loin

Sources consultées : D. Folliet, Petit manuel de la communication non violente au travail (L'École du leadership, 2022), sur la distinction pensée / émotion, l'usage du « je » et les familles d'émotions ; N. Rousseau, « Marshall Rosenberg et la communication non violente » (analyse, Pax Christi Wallonie-Bruxelles, 2010) ; M. Rosenberg, « Introduction à la Communication NonViolente » (conférence filmée, traduction française).