Le processus OSBD

Premier temps — l'observation : décrire les faits, rien que les faits

Avant d'exprimer un sentiment, un besoin ou une demande, la Communication NonViolente commence par un geste modeste et pourtant décisif : dire ce qui s'est passé comme le montrerait une caméra. Un fait précis, daté, situé, débarrassé de tout jugement. C'est le premier des quatre temps du processus — celui sur lequel tout le reste peut se poser.

Le processus proposé par Marshall Rosenberg se résume à quatre lettres : O.S.B.D. — Observation, Sentiment, Besoin, Demande. Ce n'est pas une formule magique ni un script à réciter, mais une manière d'ordonner ce que l'on veut dire pour que le lien reste possible. Et tout commence par l'observation. Non pas parce qu'elle serait la plus importante — les quatre temps se tiennent ensemble — mais parce qu'elle pose le sol commun : le fait que vous et votre interlocuteur pouvez, l'un comme l'autre, regarder sans que la dispute ait déjà commencé.

Cet article prolonge une distinction fondatrice, déjà explorée dans « Observer sans évaluer » : la différence entre décrire et évaluer. Ici, nous descendons d'un cran vers la pratique concrète : comment, dans une conversation ordinaire, transformer un reproche prêt à jaillir en une observation que l'autre peut entendre.

Ce que capterait une caméra

L'image que Rosenberg aimait convoquer est celle de la caméra. Une caméra n'a pas d'opinion. Elle enregistre qu'une personne est entrée dans la pièce à 20 h 15, que trois assiettes sont restées dans l'évier, qu'une phrase a été prononcée avec tel volume. Elle ne filme pas « le mépris », « la paresse » ni « l'irrespect » : ces mots-là sont nos interprétations, pas des faits.

Une observation, au sens de la CNV, est donc ce qui resterait si l'on retirait toute évaluation. Concrètement, elle est :

Le test est simple : si votre interlocuteur pouvait répondre « c'est faux, ce n'est pas ce que je suis », c'est que vous avez glissé du fait vers le jugement. On ne peut pas contester qu'on est arrivé à 20 h 15 si c'est vrai ; on peut toujours contester qu'on « se fiche des autres ».

Pourquoi le jugement déclenche la défense

Quand nous entendons une évaluation qui nous vise — « tu es égoïste », « tu ne fais jamais attention » — quelque chose en nous se hérisse avant même que nous ayons réfléchi. Ce réflexe défensif n'est pas un caprice : nous nous sentons attaqués dans ce que nous sommes, et non seulement dans ce que nous avons fait. Or on peut modifier un comportement ; on se défend d'une accusation d'identité.

Rosenberg voyait dans cette confusion entre observation et évaluation l'une des grandes sources de violence ordinaire du langage. Le jugement transforme un désaccord ponctuel en verdict sur la personne. Il installe aussi, en creux, une hiérarchie — celui qui juge se place au-dessus de celui qu'il juge. La marionnette du chacal, cette figure du langage qui étiquette et cherche le coupable, adore les évaluations : elles lui donnent raison. La girafe, elle, commence par regarder.

On observe d'ailleurs, dans les travaux sur la communication et la résolution de conflit, que la façon d'ouvrir un échange difficile pèse fortement sur la suite : un démarrage accusateur appelle l'escalade, un démarrage descriptif la désamorce. Sur ce que la recherche établit — et ce qu'elle n'établit pas encore — au sujet de la CNV, voyez « Que dit la recherche ? ».

Comment on l'enseigne : l'image de l'enquête

Au-delà de la caméra, les praticiens recourent volontiers à une autre image, celle de l'enquête. Un manuel de CNV destiné au monde du travail invite à décrire la scène comme on consignerait un procès-verbal : le contexte, l'heure, le lieu, les personnes présentes, les paroles prononcées, les gestes accomplis — « c'était vers 17 h 30, je terminais un document quand un collègue est entré et m'a dit que je devais revoir la présentation du lendemain » — avant de dire quoi que ce soit de ce que l'on en pense. La consigne rejoint celle de la caméra : d'abord les faits, nus, ensuite seulement l'interprétation.

Les pièges les plus courants

Les généralisations : « toujours » et « jamais »

« Tu ne ranges jamais tes affaires. » Le mot « jamais » est presque toujours faux — et l'autre le sait. Il va donc chercher le contre-exemple (« la semaine dernière j'ai tout rangé ! ») et la discussion dérive sur la fréquence exacte, loin du vrai sujet. La généralisation transforme un fait en procès permanent. Préférez le compte précis : « Cette semaine, tes affaires de sport sont restées trois jours dans l'entrée. »

Les faux verbes d'observation

Certains verbes ont l'air de décrire mais interprètent en douce. « Je vois bien que tu t'en moques » ne décrit rien : « s'en moquer » est une lecture d'intention. « Tu me négliges », « tu cherches à me blesser », « tu fais exprès » — autant de conclusions présentées comme des constats. La caméra ne filme pas les intentions ; elle filme des gestes et des paroles.

Le chiffre qui juge

Même un mot d'apparence factuelle peut cacher une évaluation. « Tu es souvent en retard » : « souvent » selon qui ? Le comparatif implicite (« trop », « pas assez », « souvent ») porte un jugement de norme. Remplacez-le par la donnée : « sur les cinq derniers rendez-vous, tu es arrivé après l'heure à trois reprises ».

De l'observation intérieure à l'observation partagée

Observer ne veut pas dire renoncer à son point de vue ni prétendre à une objectivité froide. Nous voyons toujours à partir de nous, et c'est légitime. La CNV ne demande pas de gommer le sujet qui regarde, mais de séparer deux moments : d'abord le fait, ensuite ce qu'il éveille en moi. Confondre les deux, c'est présenter mon ressenti comme une vérité sur l'autre.

Il est d'ailleurs souvent utile de nommer explicitement que l'on partage une observation, non un verdict : « Quand je repense à hier soir, voici ce que je me rappelle… » ou « Je te dis comment je l'ai vécu, dis-moi si tu l'as vu autrement. » Cette petite précaution reconnaît que l'autre a, lui aussi, sa caméra, et qu'elle n'a peut-être pas filmé la même scène. On prépare ainsi le terrain à l'expression authentique, où l'observation devient le socle sur lequel poser sentiment, besoin et demande.

Un socle, pas une fin

L'observation seule ne « fait » pas de la CNV. Décrire froidement un fait sans jamais dire ce qu'il éveille en soi peut même devenir une arme — la fameuse précision qui accable. L'observation n'est le premier temps que parce qu'elle appelle le deuxième : ce qu'un fait fait naître en nous, le sentiment. C'est parce que l'autre entend d'abord une description qu'il pourra ensuite entendre, sans se cabrer, que cela vous rend triste, inquiet ou soulagé.

Autrement dit : l'observation n'a pas pour but d'avoir raison sur les faits, mais de créer une base assez sûre pour que le reste puisse se dire. C'est un acte d'hospitalité autant que de précision. On tend à l'autre un point d'appui — « voici ce qui s'est passé » — au lieu de lui tendre un piège.

Pour aller plus loin

Sources consultées : N. Rousseau, « Marshall Rosenberg et la communication non violente » (analyse, Pax Christi Wallonie-Bruxelles, 2010) ; D. Folliet, Petit manuel de la communication non violente au travail (L'École du leadership, 2022) ; M. Rosenberg, « Introduction à la Communication NonViolente » (conférence filmée, traduction française).