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Changer le monde : CNV, non-violence et action politique
On présente souvent la CNV comme un outil pour mieux se parler en couple ou au bureau. Mais Rosenberg visait plus large. Marqué dès l'enfance par la violence collective, il n'a jamais séparé le langage du quotidien de l'organisation des sociétés. Pour lui, la façon dont nous nous parlons et la façon dont nous nous gouvernons relèvent d'un même choix : la domination, ou le partenariat. Reste une question vive, qu'il faut poser sans détour : la CNV peut-elle vraiment nommer l'oppression ?
Une ambition qui dépasse le tête-à-tête
Rosenberg a construit la CNV en réponse à une question qui l'obsédait : pourquoi certains êtres humains recourent-ils à la violence, et d'autres, dans les mêmes circonstances, restent-ils bienveillants ? Cette question n'était pas intime, elle était sociale. Enfant juif à Detroit, il avait connu l'antisémitisme et vécu à proximité des émeutes raciales des années 1940 ; adulte, il a mené ses premières interventions dans les établissements scolaires en pleine déségrégation américaine. La CNV est née dans ce contexte de tensions collectives, pas dans un cabinet feutré.
De là vient une conviction qu'il n'a cessé de répéter : le langage n'est pas neutre. Certaines manières de parler — celles du jugement, du mérite, de la punition, du « qui a tort, qui a raison » — soutiennent ce qu'il appelait les structures de domination, où quelques-uns décident pour les autres. D'autres manières — celles des besoins partagés — soutiennent des rapports de partenariat, où l'on cherche à ce que les besoins de tous comptent. Changer sa façon de parler, dans cette vision, n'est pas un raffinement personnel : c'est un geste qui touche, à sa mesure, à l'ordre social.
Rosenberg médiateur international
Cette ambition, Rosenberg l'a mise à l'épreuve du terrain. À travers le Center for Nonviolent Communication, fondé en 1984, il a animé des formations et des médiations dans de nombreux pays, y compris dans des régions marquées par des conflits violents et des fractures profondes entre communautés. Dans ses conférences, il évoquait notamment son travail au Rwanda, au Burundi ou en Sierra Leone, auprès de personnes ayant vu leur famille tuée : des situations où il fallait faire entendre, à des gens séparés par le deuil et la haine, le besoin humain vivant derrière la colère de l'autre camp. Il rapportait aussi combien, face à un même événement, les réactions divergent — de la rage vengeresse à une détermination sans haine à empêcher que cela se reproduise —, signe pour lui que notre manière de réagir nous appartient en partie.
Il aimait raconter une scène qui l'avait marqué : invité à parler devant un public hostile, il s'était vu traiter de nom infamant — « assassin » — par un homme qui l'identifiait à un pouvoir oppresseur. Plutôt que de se défendre, Rosenberg avait cherché le besoin sous l'insulte, entendu la souffrance et la colère de cet homme, et engagé un dialogue qui, disait-il, avait fini par transformer l'hostilité en un échange. Il présentait cet épisode non comme un exploit, mais comme une illustration de ce que l'empathie peut ouvrir même dans les conditions les plus tendues.
Il faut recevoir ces récits pour ce qu'ils sont : des témoignages, rapportés par leur auteur, précieux mais anecdotiques. Ils montrent une possibilité, non une méthode garantie de résolution des conflits armés. Rosenberg lui-même ne prétendait pas avoir un protocole pour pacifier les nations ; il proposait une pratique du dialogue, applicable à petite échelle, dont il avait constaté les effets dans des rencontres particulières. Des observateurs l'ont d'ailleurs relevé : dans les situations de post-conflit, où pèsent la mémoire collective, les dimensions historiques et symboliques, ou l'exigence d'une reconnaissance claire des torts, le dialogue par les besoins ne peut être qu'un élément parmi d'autres — Rosenberg ne semble pas avoir destiné sa méthode à porter seule un tel fardeau. Sur ce qui est solidement établi et ce qui relève encore du témoignage, mieux vaut se reporter à l'examen des preuves disponibles.
La CNV dans les mouvements collectifs
Au-delà de la figure de Rosenberg, la CNV a été reprise par des acteurs de la société civile : associations d'éducation à la paix, collectifs de justice réparatrice, programmes en milieu carcéral, initiatives de dialogue dans des contextes post-conflit, formations en milieu scolaire. Elle y sert d'outil de facilitation : permettre à des groupes en désaccord de s'écouter, structurer des assemblées, désamorcer des tensions avant qu'elles ne dégénèrent.
Elle s'inscrit ainsi dans une famille plus large, celle de la non-violence comme tradition d'action — celle dont se réclamaient Gandhi ou Martin Luther King. Rosenberg reconnaissait cette filiation : la non-violence, pour lui comme pour eux, n'est pas la passivité ni la résignation, mais une forme active de refus de la violence, y compris dans le langage. Cela dit, la CNV se concentre sur la qualité de la relation et de l'expression ; elle ne fournit pas, à elle seule, une stratégie de lutte collective, de rapport de force ou de transformation des institutions. C'est un outil de dialogue, pas un programme politique.
Le débat : anesthésier la colère ou l'orienter ?
C'est ici qu'un examen honnête doit s'arrêter, car la CNV appliquée au politique soulève une objection sérieuse, portée notamment par des voix issues des luttes sociales. Le reproche est le suivant : en invitant chacun à s'exprimer « sans jugement », à chercher le besoin de l'autre et à éviter le langage de l'accusation, la CNV ne risque-t-elle pas de désarmer la colère légitime des dominés ? Demander à une personne opprimée de formuler sa révolte en observations et en besoins, n'est-ce pas lui imposer une charge supplémentaire, et sommer la victime d'être douce avec qui lui nuit ?
Cette critique, parfois résumée par la formule d'une « CNV de privilégiés », mérite d'être prise au sérieux et non balayée. Elle pointe un risque réel : que l'idéal d'apaisement serve, dans les faits, à maintenir l'ordre existant en faisant taire ceux qui le contestent. Une CNV qui interdirait de nommer une injustice, ou qui traiterait à égalité l'oppresseur et l'opprimé au nom de la symétrie des besoins, trahirait sa propre visée — car Rosenberg voulait défaire la domination, non la lisser.
On peut lui opposer une lecture plus fidèle. La CNV, telle que Rosenberg l'entendait, ne demande pas de renoncer à la colère ni de taire l'injustice : elle demande de mettre l'énergie de la colère au service du besoin (de justice, de dignité, d'égalité) plutôt que de la vengeance. Nommer clairement une oppression, exprimer fermement un besoin bafoué, refuser une situation — tout cela est compatible avec la CNV, qui distingue l'expression puissante d'un besoin et l'attaque de la personne. Le désaccord reste vif, et il n'est pas tranché ; le reconnaître fait partie d'une approche lucide de la méthode.
Pour aller plus loin
- De Detroit au monde : qui était Marshall Rosenberg — les racines sociales et le parcours du médiateur.
- Résoudre un conflit : la médiation par les besoins — la démarche pas à pas, à l'échelle d'un différend.
- « CNV de façade » : critiques, dérives et instrumentalisation — l'examen approfondi de la critique « pour privilégiés ».
- Que dit la recherche ? — ce qui distingue témoignage inspirant et preuve d'efficacité.
Sources consultées : conférence publique de Marshall Rosenberg (traduction française) — récits de médiations au Rwanda, au Burundi et en Sierra Leone, et distinction stimulus / réaction ; N. Rousseau, Marshall Rosenberg et la communication non violente, analyse, Pax Christi Wallonie-Bruxelles, 2010 — critiques et limites de la CNV, difficulté d'application aux situations de post-conflit ; T. d'Ansembourg, conférence « Société et relations : et si on communiquait sans violence ? » — dimension sociale et politique de la démarche ; ressources du Center for Nonviolent Communication (CNVC).