Fondements
De Detroit au monde : qui était Marshall Rosenberg
Avant d'être une méthode enseignée sur les cinq continents, la Communication NonViolente fut la réponse d'un homme à une question qui l'a hanté toute sa vie : pourquoi certains êtres humains prennent-ils plaisir à donner, quand d'autres semblent trouver du plaisir à faire souffrir ?
On présente souvent la Communication NonViolente (CNV) comme un ensemble de techniques : quatre étapes, deux marionnettes, un vocabulaire des sentiments et des besoins. C'est oublier qu'elle est née d'une biographie, celle de Marshall Bertram Rosenberg (1934-2015), et d'une expérience très concrète de la violence. Comprendre l'homme, c'est comprendre pourquoi la CNV n'a jamais été, pour son auteur, une simple boîte à outils de communication, mais une manière d'habiter le monde.
Un enfant entre deux violences
Marshall Rosenberg naît en 1934 dans une famille juive de l'Ohio, puis grandit à Detroit. Deux événements marquent son enfance et, de son propre aveu, orienteront toute son œuvre. Le premier est l'été 1943 : des émeutes raciales embrasent la ville, faisant des dizaines de morts en quelques jours. L'enfant découvre que l'on peut être frappé, voire tué, pour la couleur de sa peau ou le quartier où l'on habite. Le second est plus intime : à l'école, son nom aux consonances juives lui vaut moqueries et coups. Il fait ainsi, très tôt, l'expérience d'une violence qui ne vient pas de nulle part, mais qui semble surgir dès qu'un groupe humain décide qu'un autre ne « compte » pas.
Mais Rosenberg raconte aussi avoir observé, dans sa propre famille, l'inverse : des proches qui prenaient soin d'un parent dépendant avec une douceur inépuisable, et qui paraissaient y trouver une joie sincère. Dans sa conférence d'introduction à la CNV, il évoque avec émotion sa grand-mère et un oncle dont le visage s'éclairait d'un sourire particulier quand ils s'occupaient de quelqu'un — un sourire qu'il compare à celui d'un jeune enfant en train de donner du pain aux canards. De ce contraste naît la question fondatrice de sa vie : qu'est-ce qui, dans notre façon de penser et de parler, nous coupe de cette bienveillance naturelle, et qu'est-ce qui pourrait nous y reconnecter ? La CNV sera sa tentative de réponse. Il la définira d'ailleurs moins comme une technique que comme la recherche d'une qualité de compassion : le désir de contribuer au bien-être d'autrui, et la joie éprouvée à le voir nourri par notre geste.
L'école de Carl Rogers
Rosenberg se forme à la psychologie clinique et soutient un doctorat, à une période où l'université qu'il fréquente accueille Carl Rogers, figure majeure de la psychologie humaniste. Les documents de vulgarisation francophones le rappellent régulièrement : la CNV est l'œuvre d'un docteur en psychologie clinique, élève et collaborateur de Carl Rogers, qui se réclamait aussi de l'héritage de Gandhi. Cet héritage rogérien est décisif. Rogers avait montré, dans sa pratique thérapeutique, que le changement ne se décrète pas de l'extérieur : il naît quand une personne se sent vraiment écoutée, accueillie sans jugement, dans ce qu'il nommait la « considération positive inconditionnelle ». L'empathie n'y était pas une politesse, mais le moteur même de la transformation.
Rosenberg retient cette intuition et la déplace. Là où Rogers parlait surtout du cabinet du thérapeute, Rosenberg va se demander : et si cette qualité d'écoute pouvait devenir un langage de tous les jours, utilisable par n'importe qui, entre parents et enfants, entre collègues, entre ennemis ? La CNV est, en un sens, l'approche rogérienne rendue portable — d'où l'importance que la CNV accordera à l'observation et à l'écoute, dont nous reparlons dans l'article sur l'observation sans évaluation.
Le terrain plutôt que le laboratoire
Ce qui distingue Rosenberg de beaucoup de théoriciens, c'est que sa méthode s'est forgée sur le terrain, dans les situations les plus tendues des États-Unis de son époque. Dans les années 1960, il participe à des projets fédéraux d'intégration scolaire, au moment où des établissements longtemps ségrégués doivent accueillir ensemble des enfants noirs et blancs. Il intervient là où la parole publique est saturée de peur et de mépris, et cherche, concrètement, à ce que des personnes qui se détestent parviennent au moins à s'entendre parler.
C'est dans ce creuset qu'il affine ses outils : distinguer un fait d'un jugement, un sentiment d'une accusation, un besoin d'une stratégie, une demande d'une exigence. La célèbre opposition entre le langage « girafe » et le langage « chacal », que nous détaillons dans l'article dédié, n'est pas un gadget pédagogique tombé du ciel : c'est une manière de rendre visibles, y compris à des enfants, deux façons opposées de se relier aux autres. Il aimait raconter son intervention dans un lycée où les élèves passaient pour des « inadaptés sociaux » : entré dans une classe où la moitié des jeunes hurlaient par la fenêtre, il n'a rien exigé, mais formulé posément ce qu'il souhaitait, puis demandé aux plus rétifs comment il aurait pu s'adresser à eux sans que cela sonne comme un ordre. Sa conviction, forgée là et auprès de ses propres enfants, tient en une phrase : on ne peut forcer personne à faire quoi que ce soit ; tout au plus peut-on l'amener à regretter de ne pas avoir obéi — et il le fera regretter en retour.
1984 : la naissance du CNVC
À mesure que la demande de formation grandit, Rosenberg structure son travail. En 1984, il fonde le Center for Nonviolent Communication (CNVC), une organisation internationale chargée de former des formateurs et de diffuser l'approche. Le mot « nonviolent » (en un seul mot dans l'esprit de Rosenberg) est un clin d'œil assumé à Gandhi : la CNV se veut l'héritière d'une tradition de non-violence active, où refuser la violence ne signifie pas se soumettre, mais chercher à répondre aux besoins de tous sans recourir à la contrainte.
Le CNVC essaime. Des formateurs certifiés — parmi lesquels, dans le monde francophone, Thomas d'Ansembourg ou Isabelle Padovani — adaptent et transmettent la méthode. La CNV entre dans les entreprises, les hôpitaux, les prisons, les écoles. Ce succès aura une contrepartie, sur laquelle nous reviendrons sans détour : plus une méthode se répand, plus elle risque d'être réduite à une recette, voire instrumentalisée (voir l'article « CNV de façade »).
Le médiateur des zones de fracture
La seconde moitié de la vie de Rosenberg est celle d'un médiateur itinérant. On le voit intervenir dans des contextes de conflit ouvert : au Proche-Orient entre Israéliens et Palestiniens, au Rwanda après le génocide, dans des camps de réfugiés, des quartiers marqués par la violence des gangs. Sa conviction est constante : même entre personnes qui se considèrent comme ennemies, il est possible de faire entendre à chacune le besoin humain qui vit derrière les mots de l'autre — et c'est souvent le premier pas hors de l'impasse. Nous consacrons à cette dimension collective et politique un article entier (voir « Changer le monde »).
L'école est l'autre grand chantier de sa vie. Dans sa conférence Une éducation au service de la vie, il oppose deux modèles : les « structures de domination », où un petit nombre commande à un grand nombre en s'appuyant sur la punition, la récompense, la culpabilité, la honte et le devoir ; et les « structures au service de la vie », organisées autour des besoins de tous. Il racontait avoir contribué à transformer des écoles selon ces principes, en Israël puis en Palestine, en Italie et en Serbie, avec des projets soutenus par des fonds européens. Il affirmait que ces établissements observaient une nette baisse de la violence — un ordre de grandeur qu'il aimait chiffrer autour de la moitié. Ce sont là des observations rapportées par lui, précieuses comme témoignage mais qui ne valent pas mesure contrôlée : sur ce qu'établit réellement la recherche, voir « Que dit la recherche ? ».
Une œuvre, un livre, une postérité
En 1999 paraît l'ouvrage qui fera connaître la CNV au grand public, Nonviolent Communication: A Language of Life, traduit en français sous le titre Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Le titre dit tout : nos paroles peuvent ouvrir sur l'autre ou l'enfermer, relier ou séparer. Le livre n'est pas un traité savant mais un manuel vivant, truffé de dialogues, de chansons, d'anecdotes tirées des ateliers de l'auteur.
Dans le monde francophone, c'est notamment l'ancien avocat belge Thomas d'Ansembourg qui a fait connaître l'approche, avec un livre au titre resté célèbre, Cessez d'être gentil, soyez vrai (2001). Son parcours illustre bien l'esprit de la méthode : après des années de barreau, puis dix ans passés auprès de jeunes de la rue, il en était venu à une conviction simple — la plupart des conflits qui atterrissent chez l'avocat sont des malentendus, c'est-à-dire un « mal exprimé » qui rencontre un « mal écouté ». La CNV visait précisément à réparer ces deux maillons.
Rosenberg meurt en 2015. Il laisse une méthode enseignée dans des dizaines de pays, mais aussi une ambiguïté féconde : il tenait la CNV pour bien plus qu'une technique de communication — une véritable spiritualité pratique, presque une manière de vivre reliée à ce qu'il appelait une énergie bienveillante (voir « CNV et spiritualité »). Cette dimension explique à la fois la ferveur de ses adeptes et la méfiance de certains observateurs. Elle tient aussi à une conviction qui l'a hanté : étudiant les criminels de guerre nazis, il avait relevé qu'ils déclinaient leur responsabilité en invoquant l'obéissance aux ordres — un langage du « je devais » que la CNV cherche justement à défaire, en nous rendant à chaque instant conscients de nos choix.
Pour aller plus loin
- Un état d'esprit, pas une recette — pourquoi l'intention prime sur la technique, cœur du projet de Rosenberg.
- Observer sans évaluer — l'héritage rogérien devenu première distinction de la CNV.
- Changer le monde : CNV et action politique — Rosenberg médiateur international et l'ambition collective de la méthode.
- Que dit la recherche ? — l'état des preuves, pour distinguer conviction et démonstration.
Sources principales : conférences filmées de M. B. Rosenberg, Introduction à la Communication NonViolente et Une éducation au service de la vie (versions originales sous-titrées en français) ; conférence de Thomas d'Ansembourg, Cessez d'être gentil, soyez vrai ; N. Rousseau, Marshall Rosenberg et la communication non violente, analyse Bepax / Pax Christi Wallonie-Bruxelles, 2010 ; D. Folliet, Petit manuel de la communication non violente au travail, L'école du leadership, 2022 (rappels biographiques : docteur en psychologie clinique, filiation à Carl Rogers, référence à Gandhi). L'ouvrage de référence de Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) (1999), n'a pas été consulté directement pour cet article.