Perspectives et limites

Pratiquer la CNV au quotidien sans en faire un dogme

On peut avoir compris chaque concept de la Communication NonViolente et rester démuni devant la vraie vie, celle où l'on répond trop vite, où la fatigue l'emporte, où le vocabulaire des besoins sonne faux dans une conversation ordinaire. Ce dernier article est le plus pragmatique de tous : comment vivre avec la CNV sans en faire une religion, sans parler comme un manuel, et sans se punir de ne pas être parfait. La CNV est en effet une pratique de toute une vie plutôt qu'un examen à réussir.

Le piège du débutant : parler comme un robot

Presque tous ceux qui découvrent la CNV passent par la même phase gênante : ils appliquent la formule à la lettre. Récité mot pour mot, ce canevas (« Quand tu fais X, je me sens Y, parce que j'ai besoin de Z, alors serais-tu d'accord pour… ») sonne artificiel et mécanique, parfois condescendant. L'interlocuteur, lui, ne se sent pas rejoint : il a l'impression de parler à un mode d'emploi. Ce langage formaté est d'ailleurs l'un des reproches les plus fréquents adressés à la CNV (voir « CNV de façade » : critiques, dérives et instrumentalisation).

Les quatre temps sont une manière de penser à intérioriser plus qu'une syntaxe à respecter. Une fois digérés, ils ne s'entendent plus. On peut exprimer une observation, un sentiment, un besoin et une demande dans un français parfaitement naturel, sans jamais prononcer les mots « je ressens » ni « j'ai besoin ». L'objectif est que votre phrase serve la connexion, pas qu'elle ressemble à de la CNV. Le jour où l'on cesse de « faire de la CNV » pour simplement mieux parler et mieux écouter, la méthode a rempli son office : elle disparaît dans la pratique, comme les gammes dans le jeu du musicien.

Accepter la maladresse et la « CNV de rattrapage »

La vie ne laisse pas le temps de composer des phrases parfaites. On réagit à chaud, on lance un reproche ou on hausse le ton, et c'est humain. La bonne nouvelle, c'est que la CNV n'exige pas de bien parler du premier coup : elle offre toujours une deuxième chance. On peut revenir en arrière : « Tout à l'heure, je t'ai dit que tu étais irresponsable. Ce n'était pas juste. En vrai, j'ai eu peur, parce que j'avais besoin de me sentir en sécurité. » Cette réparation après coup, ce qu'on pourrait appeler la CNV de rattrapage, vaut souvent mieux qu'une CNV parfaite sur le moment, car elle montre à l'autre qu'on tient au lien assez pour y revenir.

Cette possibilité de réparer change tout, psychologiquement. Elle enlève la pression de la performance. On n'a pas à être une girafe irréprochable en permanence ; on a le droit de déraper, de s'en apercevoir, et de rectifier. L'auto-empathie joue ici un rôle central : avant de réparer avec l'autre, on se donne à soi-même l'écoute qu'on n'a pas su offrir sur le moment (voir L'auto-empathie : se relier à soi avant de parler). Se pardonner sa maladresse est la condition pour recommencer sans se décourager.

Ne pas confondre l'outil et la morale

C'est sans doute le glissement le plus discret, et le plus dangereux. La CNV décrit une manière de communiquer ; elle ne décerne pas des brevets de bonté. Or il est tentant de transformer « je pratique la CNV » en « je suis quelqu'un de bien », et par contrecoup de juger ceux qui « parlent chacal » comme moralement inférieurs. On se retrouve alors à faire, au nom de la non-violence, exactement ce que la CNV cherche à défaire : classer les gens en bons et en méchants, en éveillés et en ignorants. La girafe devient un nouveau chacal, plus poli mais tout aussi jugeant.

Rosenberg insistait pour que la CNV reste un état d'esprit et non une recette ni une morale (voir Un état d'esprit, pas une recette). L'antidote est de tourner la CNV d'abord vers soi, jamais comme une grille pour corriger la façon de parler des autres. Rien n'est plus insupportable que quelqu'un qui reformule vos phrases « en CNV » ou vous reprend sur votre manière de vous exprimer. Imposée à autrui, la CNV devient une prise de pouvoir. La seule personne dont vous pouvez légitimement travailler le langage, c'est vous-même.

L'intention retournée en injonction : le paradoxe de la perfection

Il existe un dernier piège, presque comique s'il n'était si répandu : faire de la CNV une nouvelle injonction à être parfait. « Je devrais toujours être empathique », « je ne devrais jamais me mettre en colère », « un bon pratiquant reste connecté en toutes circonstances ». On reconnaît là le langage du « il faut », celui-là même que la CNV appelle à dépasser. L'idéal de bienveillance se retourne en tyran intérieur qui vous juge de ne pas être assez bienveillant. C'est un cercle épuisant, contraire à l'esprit de « jeu » et de légèreté que défendait Rosenberg.

La colère a sa place dans la CNV : elle signale un besoin bafoué et mérite d'être écoutée, pas étouffée (voir La colère : de l'explosion au besoin qu'elle signale). La maladresse, l'agacement, la fatigue et le ras-le-bol y ont aussi leur place. La CNV est moins un idéal de sérénité permanente qu'une manière de traverser toutes les émotions, y compris les plus vives, en gardant le contact avec le besoin et avec l'autre. Se donner le droit d'être imparfait revient à l'appliquer à soi-même.

Une pratique de toute une vie

Il faut peut-être renoncer à l'idée qu'on « maîtrisera » un jour la CNV, comme on maîtrise un logiciel. Elle ressemble davantage à une pratique au long cours, comme jouer d'un instrument, méditer ou prendre soin d'un jardin. On progresse, on régresse, on oublie puis on recommence. Les jours de forme, l'écoute vient naturellement ; les jours difficiles, on retombe dans le reproche, et c'est normal. Les travaux de terrain le confirment à leur manière : un mémoire sur le « message clair » à l'école (Milia-Nieuwenhuis, 2019) rappelle que cette façon de communiquer n'est pas « naturelle », qu'elle demande des rappels, de l'étayage et une pratique régulière avant de devenir spontanée, chez l'enfant comme, sans doute, chez l'adulte. Ce qui compte est donc la direction plus que la constance parfaite : revenir, encore et encore, vers l'intention de se relier plutôt que de gagner.

C'est aussi ce qui rend la CNV vivante et la préserve du dogme. Une méthode qu'on croit maîtriser se fige en catéchisme ; une pratique qu'on sait inachevée reste ouverte, humble, curieuse. Rosenberg lui-même se disait en apprentissage permanent. La meilleure façon d'honorer sa démarche est donc de la pratiquer imparfaitement, avec sincérité, en acceptant les rechutes et en soignant les réparations, plutôt que de la réciter parfaitement. Une CNV lucide sur ses limites, exercée sans se prendre au sérieux, est plus fidèle à l'esprit de Rosenberg que la plus irréprochable des girafes de façade.

Pour aller plus loin

Sources principales : M. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) ; M. Rosenberg, écrits sur l'esprit de « jeu » et la pratique quotidienne ; P. Petit, Les messages clairs : une forme de communication non-violente (mémoire de master MEEF, 2017), pour la « robotisation » observée de l'outil ; L. Milia-Nieuwenhuis, Ensemble, nous résolvons les conflits ! (mémoire de master MEEF, Orléans, 2019), sur le caractère non spontané de la pratique ; réflexions issues des critiques de la CNV sur le langage formaté et l'injonction à la perfection.