Frères et sœurs
Jalousies et rivalités : pourquoi comparer est le poison de la fratrie
Aucun parent ne rêve d'attiser la guerre entre ses enfants. Pourtant, sans le vouloir, une petite phrase suffit parfois à creuser un fossé : « Prends exemple sur ta sœur. » Cet article explore l'intuition centrale de Frères et sœurs sans rivalité : la comparaison, même bienveillante, empoisonne la relation — et il existe une autre façon de parler.
Le livre né d'un besoin criant
Après le succès de Parler pour que les enfants écoutent, Adele Faber et Elaine Mazlish ont reçu une même question, répétée dans presque tous leurs ateliers : « D'accord pour mieux communiquer avec chaque enfant, mais que faire quand ils se déchirent entre eux ? » La rivalité fraternelle est l'une des sources de tension domestique les plus universelles et les plus usantes. C'est pour y répondre qu'elles ont écrit un ouvrage entier consacré à la fratrie.
Leur point de départ est un constat désarmant de simplicité : la jalousie entre frères et sœurs n'est pas une anomalie à corriger, c'est une réaction humaine prévisible. Un enfant qui voit arriver un cadet vit quelque chose de comparable à ce que ressentirait un adulte dont le conjoint annoncerait, radieux, qu'il ramène une seconde épouse à la maison — « tu vas l'adorer, et vous partagerez tout ». L'image est volontairement provocante, mais elle éclaire d'un coup pourquoi l'aîné n'accueille pas toujours le nouveau venu avec des cris de joie.
Partant de là, la méthode ne cherche pas à supprimer la jalousie — c'est impossible et ce ne serait pas sain — mais à empêcher qu'elle ne se transforme en amertume durable et en violence. Et le premier levier, le plus contre-intuitif, concerne notre propre langage.
La comparaison, ce poison invisible
Nous comparons nos enfants sans même nous en apercevoir. C'est presque un réflexe pédagogique : on croit motiver l'un en lui montrant l'exemple de l'autre. « Regarde comme ton frère mange proprement. » « Ta sœur, elle, a rangé sa chambre sans qu'on le lui demande. » Ces phrases nous semblent inoffensives, voire encourageantes.
Faber et Mazlish montrent qu'elles produisent l'inverse de l'effet recherché. L'enfant comparé n'entend pas « je peux progresser » ; il entend « on m'aime moins que lui ». Et l'enfant cité en exemple n'est pas récompensé : il devient une cible. Chaque comparaison plante une graine de ressentiment entre les deux — pourquoi aimerait-on celui qu'on nous jette perpétuellement au visage ?
Les animatrices francophones des ateliers Faber-Mazlish insistent sur ce point avec un mot fort : ce sont les « dangers de la comparaison ». Elles rappellent que le ressentiment ne s'efface pas avec l'enfance — des adultes gardent, des décennies plus tard, de la rancœur envers un frère ou une sœur perpétuellement donné en exemple. Et elles demandent d'imaginer l'effet, sur soi, d'une phrase comme « tu as vu les notes de ta sœur ? ça devrait être un exemple pour toi » : la réaction n'est jamais l'émulation, mais l'envie de détester ce modèle parfait — ou de se croire soi-même nul et de renoncer à tout effort.
Le piège est d'autant plus sournois que la comparaison flatteuse fait autant de dégâts que la comparaison humiliante. Dire à un enfant « toi au moins tu es sage, pas comme ton frère » ne le rassure pas durablement : cela lui apprend que l'amour parental est un classement, et qu'aujourd'hui premier, il pourra demain redescendre. La sécurité affective d'un enfant ne se construit pas sur la défaite de l'autre.
Parler à un enfant sans jamais parler de l'autre
La règle pratique qui découle de tout cela est limpide : quand vous vous adressez à un enfant, à propos de ce qu'il fait ou ne fait pas, ne mentionnez jamais son frère ou sa sœur. Ni en bien, ni en mal. Décrivez ce que vous voyez, dites ce que vous ressentez, exprimez ce que vous attendez — mais gardez l'autre enfant hors du cadre.
Cette discipline de langage rejoint directement un fil rouge de toute la méthode : décrire au lieu de juger. Décrire ne compare pas ; cela s'adresse à la situation, ici et maintenant. « Il reste des jouets dans le salon » fonctionne pour chaque enfant sans jamais dresser l'un contre l'autre. « Tu es bien plus ordonné que ta sœur » enferme les deux, l'un dans un rôle qu'il devra tenir, l'autre dans un rôle dont elle ne pourra plus sortir.
Le même principe vaut pour l'éloge. On croit gratifier un enfant en le hissant au-dessus de l'autre ; en réalité on lui apprend à surveiller sa position. Le compliment sur mesure, qui décrit précisément l'effort ou le geste de cet enfant, construit une estime de soi qui ne dépend pas des faiblesses d'autrui — un point développé dans l'article sur l'égalité et l'équité.
Les praticiennes francophones traduisent la même règle en trois gestes très concrets, à mobiliser sans jamais nommer l'autre enfant : décrire ce qui vous plaît, décrire ce qui vous déplaît, et décrire ce qui pourrait être fait ou amélioré. Un enfant est toujours en retard ? Dites-lui, à lui et à lui seul, que cela vous gêne. Sa chambre est en désordre ? Décrivez ce qui ne va pas et ce que vous attendez — sans jamais la mettre en regard de la chambre bien rangée de sa sœur. Comme elles le résument, nous vivons déjà dans un monde saturé de compétition où les enfants sont comparés en permanence ; la maison devrait rester l'endroit où ils échappent à ce classement.
Accueillir les sentiments hostiles… sans autoriser les actes
Reste le cœur brûlant du problème : que faire des sentiments négatifs que les enfants nourrissent l'un envers l'autre ? Le réflexe parental le plus courant est de les nier. « Mais non, tu adores ton petit frère. » « On n'a pas le droit de détester sa sœur, ce n'est pas gentil. »
Faber et Mazlish alertent : nier ces sentiments ne les fait pas disparaître, cela les enfonce et les rend plus dangereux. Un enfant à qui l'on interdit de dire sa jalousie finit souvent par l'agir — par un coup, un jouet cassé, une méchanceté détournée. À l'inverse, l'enfant autorisé à mettre des mots sur ce qu'il ressent a beaucoup moins besoin de le prouver par les poings.
La méthode propose donc une distinction décisive : on accueille tous les sentiments, on ne tolère pas tous les comportements. Un enfant a le droit de détester, à cet instant, le bébé qui accapare sa mère. Il n'a pas le droit de le pincer. Le parent nomme l'émotion (« tu es furieux que je m'occupe autant de lui en ce moment ») et pose fermement la limite du geste (« mais je ne te laisserai pas lui faire mal — les bébés, ça se protège »). Cette manière de faire prolonge directement l'outil fondateur détaillé dans les quatre façons d'accueillir les sentiments.
On peut même aller plus loin en offrant à l'enfant un exutoire symbolique : lui proposer de dessiner sa colère, de dire dans quelle mesure elle est grande, ou d'écrire (ou dicter) tout ce qui le fâche. L'important n'est pas de résoudre la jalousie d'un coup, mais de lui donner un canal qui ne blesse personne. Le sentiment reconnu perd de sa charge explosive.
Pourquoi ça marche : la place n'est plus menacée
Derrière ces habiletés, une même logique. La rivalité fraternelle s'aggrave chaque fois que l'enfant croit devoir défendre sa place dans le cœur de ses parents. La comparaison lui dit que cette place est disputée et révocable. La négation de ses sentiments lui dit qu'il doit la mériter en cachant ce qu'il éprouve. Dans les deux cas, l'autre enfant devient un concurrent.
À l'inverse, un enfant que l'on n'oppose jamais à son frère, et dont on accueille les émotions même les plus laides, cesse peu à peu de vivre la fratrie comme un combat. Il n'a plus à prouver qu'il vaut mieux que l'autre, parce que personne ne le lui demande. Cette sécurité est le terreau sur lequel, plus tard, l'affection entre frères et sœurs peut pousser — non parce qu'on l'a exigée, mais parce qu'on a cessé de l'empêcher.
Pour aller plus loin
- Accueillir les sentiments : les 4 façons d'écouter vraiment — l'outil de base pour recevoir la jalousie sans la nier.
- Égalité ou équité : « traiter chacun de façon unique, pas identique » — la suite logique : aimer autant sans donner à l'identique.
- Quand ils se disputent : intervenir sans jouer l'arbitre — que faire quand les sentiments passent malgré tout aux mains.
Sources principales : ouvrage de référence — Adele Faber & Elaine Mazlish, Frères et sœurs sans rivalité (dans la filiation de Haim Ginott). Documents consultés pour cet article : conférences francophones du réseau des ateliers Faber-Mazlish (Roseline Roy / Éditions du Phare, transcriptions vidéo) — l'une entièrement consacrée à Frères et sœurs sans rivalité et aux « dangers de la comparaison », une autre à la présentation des ateliers « frères et sœurs » ; fiche ressource du CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes, 2021).