Frères et sœurs

Quand ils se disputent : intervenir sans jouer l'arbitre

« C'est lui qui a commencé ! » — « Même pas vrai ! » Chaque parent connaît l'épuisement du juge de paix, sommé de trancher des affaires dont il n'a pas vu le début. Frères et sœurs sans rivalité propose d'abandonner ce rôle impossible pour un autre, plus tenable et plus formateur : celui qui aide les enfants à devenir capables de régler eux-mêmes leurs conflits.

Pourquoi le rôle d'arbitre est perdu d'avance

Quand deux enfants se disputent, le parent est spontanément appelé comme tribunal : établir les faits, désigner le coupable, prononcer la sentence. Faber et Mazlish montrent que ce rôle est une impasse. D'abord parce que nous n'avons presque jamais assisté au début du conflit : nous arrivons au milieu et jugeons sur un fragment. Ensuite parce que, à chaque verdict, nous fabriquons un gagnant et un perdant — donc un enfant conforté dans le rôle de victime et un autre enfermé dans celui de coupable.

Ces rôles, une fois distribués, ont la vie dure. L'enfant sans cesse désigné comme l'agresseur finit par se conformer à l'étiquette ; celui qu'on protège systématiquement apprend qu'être victime rapporte de l'attention. La dispute devient alors un scénario rentable pour l'un comme pour l'autre. C'est exactement le mécanisme des rôles figés — « le bourreau » et « la victime » — que la méthode cherche à défaire plutôt qu'à renforcer.

Sortir de l'arbitrage ne veut pas dire abandonner les enfants à eux-mêmes ni laisser régner la loi du plus fort. Cela veut dire changer de posture : passer de « je tranche » à « je vous aide à trancher ».

Les niveaux d'intervention : ne pas dégainer pour tout

Toutes les disputes ne réclament pas la même réponse. Faber et Mazlish invitent à graduer son intervention selon l'intensité, du minimum au maximum.

Niveau 1 — Ne rien faire. Beaucoup de chamailleries se règlent seules. Les enfants négocient, testent des rapports de force, apprennent. Intervenir systématiquement les prive de cet apprentissage et les habitue à nous appeler à la moindre friction. Il faut parfois du courage pour laisser une chamaillerie ordinaire suivre son cours.

Niveau 2 — Reconnaître la colère et poser le cadre. Quand le ton monte, on peut nommer ce qui se joue sans prendre parti : « Ça a l'air d'être une vraie dispute, tous les deux. » On reconnaît l'émotion des deux camps et l'on rappelle, si besoin, la règle : on peut être en colère, on ne se fait pas mal.

Niveau 3 — Décrire le problème et passer la main. On énonce la difficulté commune et l'on exprime sa confiance dans leur capacité à trouver une issue : « Je vois un ballon et deux enfants qui le veulent en même temps. C'est un vrai problème. Je sais que vous pouvez trouver une solution qui vous convienne à tous les deux. » Puis on se retire.

Niveau 4 — Séparer, en cas de danger. Si les coups pleuvent ou que la situation devient dangereuse, on intervient — mais toujours sans désigner de coupable. On sépare pour protéger, pas pour punir : « Vous avez besoin d'être dans deux pièces différentes, le temps de vous calmer. Ce n'est pas une punition, c'est une pause. »

Décrire sans juger : parler du problème, pas des coupables

Le fil qui traverse tous ces niveaux est le même que dans le reste de la méthode : décrire au lieu de juger. Face aux enfants qui s'accusent, la tentation est de mener l'enquête (« Qui a commencé ? »). C'est précisément ce qu'il faut éviter : la question « qui a commencé » n'a pas de réponse utile et transforme le parent en procureur.

À la place, on décrit ce qu'on voit — la situation, le problème partagé — sans attribuer de faute. « Deux enfants, un seul ordinateur, et beaucoup d'énervement » plutôt que « Encore toi qui l'embêtes ». On peut aussi refléter les deux points de vue pour montrer qu'aucun n'est balayé : « Toi tu penses que c'était ton tour, et toi tu es sûr que c'était le tien. » Reconnaître les deux versions, sans en valider une seule, désamorce le besoin de gagner la faveur du juge.

Rendre aux enfants la responsabilité de la solution

C'est le mouvement décisif : au lieu d'imposer une issue, redonner aux enfants la charge d'en inventer une. Non seulement cela nous soulage du rôle impossible d'arbitre, mais cela leur apprend une compétence dont ils auront besoin toute leur vie : négocier, chercher un compromis, tenir compte de l'autre.

Pour les conflits ponctuels, il suffit souvent de poser le problème et de se retirer, comme dans la scène de la télécommande. Pour les disputes qui reviennent sans cesse — le même jouet, le même siège dans la voiture, le partage de la console — la méthode propose de s'asseoir à froid, hors du feu de l'action, et de mener une vraie résolution de problème en étapes : accueillir ce que chacun ressent, énoncer le problème, chercher ensemble toutes les idées sans les juger, puis retenir celles qui conviennent à tous. Les solutions trouvées par les enfants eux-mêmes tiennent bien mieux que celles qu'on leur impose : ils les ont choisies.

On mesure ici l'écart avec la punition. Punir le « fauteur de troubles » n'apprend rien, sinon à mieux se cacher la prochaine fois ; cela alimente le ressentiment et fige les rôles. La démarche collaborative, elle, s'inscrit dans la logique des alternatives à la punition : on ne cherche pas un coupable à sanctionner, mais une solution à construire ensemble.

Et les bagarres physiques ?

La règle reste ferme et non négociable : les sentiments sont tous permis, les coups ne le sont pas. Quand ça devient physique, on intervient au niveau 4 — séparer pour protéger — sans pour autant mener de procès. On peut, une fois le calme revenu, accueillir la colère de chacun (« vous étiez tous les deux vraiment furieux ») et, seulement ensuite, chercher comment faire autrement la prochaine fois. La fermeté porte sur le geste, jamais sur l'émotion qui l'a précédé.

Cette constance — accueillir ce qui se ressent, refuser ce qui blesse, rendre la solution aux enfants — finit par changer l'ambiance de la maison. Les enfants qui ne trouvent plus de juge à conquérir cessent peu à peu de jouer le procès. Ils découvrent qu'ils sont capables, seuls, de sortir d'un conflit. Et le parent, lui, quitte enfin la robe épuisante du magistrat.

Pour aller plus loin

Méthode de référence : Adele Faber & Elaine Mazlish, Frères et sœurs sans rivalité (dans la filiation de Haim Ginott). Sources documentaires consultées : CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), fiche ressource « La méthode Faber et Mazlish, un outil de communication bienveillante », 2021 ; Portail petite enfance de la Manche, fiche « Faber & Mazlish et Rosenberg : communication non violente / communication bienveillante », 2018 ; Y. Jallab & B. Sorgius, « La place de l'empathie dans l'enseignement secondaire », mémoire de Master MEEF, INSPE, Université de Strasbourg, 2024.