Les grands outils
Résoudre les problèmes ensemble : la démarche collaborative en étapes
Il y a les petites frictions qu'on désamorce d'une phrase, et il y a les conflits qui reviennent tous les jours à la même heure : le lever, l'écran qu'on ne veut pas éteindre, les devoirs qui virent au bras de fer. Pour ceux-là, ni la fermeté ni la patience ne suffisent seules. Il faut un outil à part entière : s'asseoir et chercher, avec l'enfant, une issue que chacun peut accepter.
Quand le rapport de force tourne en rond
Certaines difficultés ne se règlent pas sur le moment. Vous pouvez hausser le ton un matin, obtenir que l'enfant s'habille en cinq minutes, et vous retrouver exactement au même point le lendemain. Le problème n'est pas résolu : il est simplement reporté à demain, un peu plus tendu qu'hier. C'est le signe qu'on est entré dans une boucle. Chaque camp campe sur sa position, répète ses arguments, et l'énergie se dépense en pure perte.
Dans ces situations récurrentes, la punition et le sermon montrent vite leurs limites. Ils peuvent arracher une obéissance ponctuelle, mais ils ne changent ni le regard de l'enfant sur la contrainte, ni son envie de coopérer. Pire : à force de vivre le même conflit, parent et enfant finissent par se voir mutuellement comme des adversaires. « Encore lui, qui va encore faire une histoire. » « Encore elle, qui va encore me forcer. » La relation se crispe autour du point de friction.
La démarche de résolution de problème propose de sortir de cette logique. Non pas en cédant, non pas en imposant, mais en changeant la question. On ne se demande plus « qui va gagner ? » mais « comment, ensemble, faire disparaître ce qui nous empoisonne la vie tous les deux ? ».
Le principe : « nous » face au problème, pas l'un contre l'autre
L'idée centrale, héritée de l'esprit de la méthode, est de déplacer l'adversité. Le problème n'est plus l'enfant, et l'obstacle n'est plus le parent : l'ennemi commun, c'est la situation elle-même. Le matin qui dérape, l'heure du coucher qui s'éternise, la table jamais débarrassée. On se met côte à côte pour regarder le problème en face, au lieu de se faire face en le tenant entre soi.
Ce basculement n'est pas qu'une figure de style. Il a un effet concret : associé à la recherche d'une solution, l'enfant cesse d'être un exécutant qui résiste et devient un partenaire qui propose. Or on défend beaucoup mieux une règle qu'on a contribué à inventer qu'un ordre qu'on a subi. C'est tout le pari de cette démarche : la coopération se construit, elle ne s'exige pas.
Un point de vigilance d'emblée : cet outil se choisit à froid, jamais au cœur de la tempête. On ne « résout un problème ensemble » pas en pleine crise du matin, quand tout le monde est en retard et à cran. On prend un moment tranquille — un dimanche après-midi, après le dîner — pour aborder posément une difficulté qui, elle, revient à chaud.
Les cinq temps de la démarche
Faber et Mazlish décrivent un cheminement en étapes. L'ordre compte : chaque temps prépare le suivant. En brûler une, c'est souvent revenir au rapport de force qu'on cherchait à quitter.
1. Accueillir les sentiments et le point de vue de l'enfant
On commence par lui, pas par soi. Avant d'expliquer ce qui ne va pas de votre côté, vous invitez l'enfant à dire ce qu'il vit dans cette situation, et vous l'écoutez vraiment — en reformulant, en accueillant, sans corriger. « Le matin, tu as l'impression qu'on te presse tout le temps. Ça t'agace qu'on te répète les choses. » Tant que l'enfant ne se sent pas entendu, il n'a aucune raison d'entendre à son tour. Cette première marche s'appuie directement sur l'art d'accueillir l'émotion, socle de toute la méthode.
2. Exprimer votre point de vue, brièvement
Vient ensuite votre part — courte, factuelle, sans réquisitoire. « De mon côté, quand on part en retard, je suis stressée pour toute la matinée, et ça me met de mauvaise humeur. » On parle de son propre ressenti et de son propre besoin, pas des torts de l'enfant. Une phrase ou deux suffisent. Plus le parent s'étale, plus l'enfant décroche et se sent de nouveau jugé.
3. Chercher ensemble toutes les idées
C'est le cœur de la démarche : le brainstorming. On propose à l'enfant de trouver, à deux, le plus d'idées possible pour améliorer la situation. La règle d'or de ce moment : on accueille tout, on ne critique rien. Même l'idée farfelue, même l'idée manifestement irréaliste, on la note. Juger une proposition à la volée (« ça, c'est ridicule ») ferme aussitôt le robinet de la créativité et ramène l'enfant à sa méfiance.
4. Tout écrire, sans trier
On prend une feuille et un crayon, et on inscrit chaque idée telle qu'elle vient — les vôtres comme les siennes, à parts égales. Le simple fait d'écrire donne du poids et du sérieux au moment : l'enfant voit sa proposition prendre une place, noir sur blanc, à côté de celle de l'adulte. La liste appartient aux deux.
5. Trier ensemble et choisir ce qui convient aux deux
Une fois la liste pleine, on la relit posément. On raye ce que l'un ou l'autre refuse, on entoure ce qui plaît aux deux, on ajuste. L'accord final n'est retenu que s'il convient au parent comme à l'enfant. Puis on décide comment le mettre en pratique — parfois quand, avec quel matériel, à partir de quand. On repart avec un plan concret, décidé à deux.
Remarquez ce qui a changé. Dans la première scène, l'enjeu est de savoir qui a raison. Dans la seconde, parent et enfant regardent ensemble un même problème — « les matins » — et le démontent pièce par pièce. La solution n'est pas parfaite, elle est partagée : c'est ce qui la rend tenable.
Ce que la démarche demande au parent
Cet outil exige une honnêteté qui n'est pas toujours confortable. Il faut être réellement prêt à ne pas connaître d'avance la solution. Si vous arrivez avec votre idée déjà arrêtée et que le brainstorming n'est qu'une mise en scène pour la faire accepter, l'enfant le sent immédiatement, et vous perdez sa confiance pour la prochaine fois. La démarche n'est pas une technique de persuasion déguisée ; c'est une vraie recherche à deux, avec le risque d'aboutir à une idée qui n'était pas la vôtre.
Il faut aussi accepter que l'enfant propose des choses inapplicables sans se moquer, et sans corriger trop tôt. Le tri viendra à l'étape suivante ; pendant le brainstorming, la seule consigne est d'accueillir. C'est souvent l'idée la plus improbable qui, en rebondissant, en fait surgir une bonne.
Un outil pour les grands terrains de conflit
La force de cette démarche est qu'elle se transpose à presque toutes les frictions durables du foyer. Les devoirs qui s'éternisent, le temps d'écran qu'on ne sait plus réguler, le rangement, l'heure du coucher, les corvées jamais faites : chacun de ces sujets se prête à une séance de résolution de problème. Sur les écrans en particulier, où le réflexe est souvent la confiscation, co-construire les règles change tout — l'enfant défend un cadre auquel il a participé.
Elle vaut aussi pour les disputes entre frères et sœurs, terrain où l'adulte est tenté de trancher à la place des enfants. Or, associés à la recherche, ils trouvent souvent des solutions auxquelles on n'aurait jamais pensé.
Quand ça coince
Il arrive que la démarche patine. Trois causes reviennent le plus souvent. D'abord, l'étape des sentiments a été bâclée : on est passé trop vite au « alors, qu'est-ce qu'on fait ? » sans que l'enfant se sente entendu. Il faut alors revenir en arrière et écouter davantage. Ensuite, la solution choisie était trop ambitieuse : mieux vaut un petit changement tenu qu'un grand plan abandonné au bout de deux jours. Enfin, on a oublié le rendez-vous de suivi : une solution n'est pas gravée dans le marbre, elle se réévalue. « Ça marche pour toi, ce qu'on avait décidé ? On ajuste ? »
Et si aucune idée acceptable n'émerge ? Ce n'est pas un échec. Le seul fait d'avoir écouté, exprimé son besoin et cherché ensemble a déjà déplacé quelque chose dans la relation. On peut convenir d'y revenir plus tard, en ayant chacun réfléchi de son côté. La porte reste ouverte, ce qui est l'inverse exact de l'impasse du rapport de force.
Pour aller plus loin
- Les alternatives à la punition : réparer plutôt que sanctionner — la résolution de problème prolonge cette logique quand la sanction tourne en rond.
- Les devoirs sans batailles quotidiennes — une application concrète de la démarche à un conflit très fréquent.
- Écrans : appliquer la méthode sur un terrain miné — co-construire les règles d'usage plutôt que confisquer.
Sources principales : conférences « Punition et rivalités frères-sœurs » et « Susciter la coopération : les outils » (Roseline Roy, réseau AEP / Éditions du Phare) ; fiche Faber & Mazlish et Rosenberg (portail petite enfance de la Manche, 2018, sur la demande concrète qui favorise la coopération) ; fiche ressource CNFPT (2021). Ouvrage de référence : Adele Faber & Elaine Mazlish, Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent (Éditions du Phare) ; filiation des travaux de Haim Ginott.