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Colères, crises et grosses émotions : accueillir la tempête
C'est le moment où tout ce qu'on a lu semble s'évaporer : l'enfant hurle au milieu du supermarché, se jette au sol, refuse d'entendre quoi que ce soit. La méthode Faber & Mazlish n'offre pas de bouton « arrêt » magique. Elle propose autre chose : une manière de traverser la tempête sans l'aggraver, et d'en sortir avec le lien intact.
Pourquoi la logique échoue au pire moment
Face à un enfant submergé, notre premier réflexe est presque toujours de raisonner. On explique, on rassure, on minimise : « Ce n'est pas grave », « Tu vois bien qu'on ne peut pas », « Arrête, il n'y a pas de quoi pleurer ». Ces phrases partent d'une bonne intention. Elles ratent pourtant leur cible, parce qu'elles s'adressent à une partie du cerveau momentanément hors service.
Un enfant en pleine crise n'est pas en train de faire un mauvais calcul qu'on pourrait corriger par un argument. Il est débordé par une vague physiologique. Le rythme cardiaque s'accélère, la respiration se bloque, la capacité à écouter s'effondre. Lui présenter un raisonnement à cet instant revient à tendre une notice de montage à quelqu'un dont la maison brûle. Pire : lui dire que son émotion n'a pas lieu d'être ajoute une deuxième détresse à la première. Non seulement il souffre, mais on lui signifie qu'il a tort de souffrir.
Le postulat fondateur de la méthode — accueillir l'émotion avant de corriger le comportement — trouve ici son terrain d'épreuve le plus exigeant. Accueillir ne veut pas dire céder, ni approuver ce que l'enfant réclame. Cela veut dire reconnaître, à voix haute, la réalité de ce qu'il vit. Et cette reconnaissance, contre toute intuition, est souvent ce qui apaise le plus vite.
Nommer l'émotion plutôt que la nier
La première habileté, la plus contre-intuitive, consiste à mettre des mots sur ce que l'enfant ressent, au lieu de chercher à le faire taire. « Tu es vraiment furieux. » « Tu voulais tellement ce jouet que ça te fait mal de partir sans. » On ne fait pas semblant d'être d'accord ; on décrit une réalité intérieure. L'enfant, qui se sentait seul avec un chaos qu'il ne comprend pas lui-même, entend soudain que quelqu'un le voit.
Cette nomination a un effet presque mécanique : elle donne à l'émotion une forme, un contour, un nom. Ce qui était une masse informe et effrayante devient quelque chose de dicible. On n'a pas besoin d'en faire trop, ni de deviner juste du premier coup. Se tromper de mot n'est pas grave : l'enfant corrigera (« Non, je suis pas triste, je suis en colère ! »), et le simple fait qu'il corrige montre qu'il est déjà un peu revenu vers vous.
Accorder en imagination ce qu'on refuse en réalité
Parmi les façons d'accueillir un sentiment, l'une est particulièrement précieuse dans les crises : offrir en imaginaire ce qu'on ne peut pas donner dans les faits. Quand un enfant réclame un gâteau interdit avant le dîner, on peut sortir de l'affrontement en jouant avec le souhait : « Ah, si je pouvais, je te ferais apparaître un gâteau grand comme la table ! Et par-dessus, une montagne de chocolat, on serait d'accord ? »
Le paradoxe est réel : reconnaître pleinement le désir de l'enfant, jusqu'à l'exagérer avec lui, l'aide souvent à lâcher prise plus vite qu'un refus sec. Il ne s'agit pas de mentir ni de promettre. Il s'agit de dire, en substance : « Ton envie est légitime, je la prends au sérieux, même si la réponse reste non. » L'enfant se sent allié, non contrarié.
Tenir la limite sans humilier
Accueillir l'émotion ne dissout pas les limites — au contraire, cela permet de les poser plus clairement. Le principe hérité de Ginott est net : on peut être ferme sur le comportement tout en étant généreux avec le sentiment. « Tu peux être aussi en colère que tu veux. Frapper, non. » « Je ne te laisserai pas taper ton frère. Dis-lui avec des mots à quel point tu es fâché, ou tape ce coussin. »
La différence tient dans ce qu'on vise. On s'adresse à l'acte (« frapper »), jamais au caractère (« tu es méchant »). On protège sans écraser. Une limite formulée sur le mode du respect — « Je ne peux pas te laisser faire ça » — n'humilie pas ; elle sécurise. L'enfant a besoin de sentir que l'adulte tient bon, précisément parce que lui, à cet instant, ne tient plus rien.
Réduire sa propre voilure
La tempête de l'enfant appelle une contre-tempête chez l'adulte : on monte le ton, on menace, on se sent débordé à notre tour. Or deux personnes submergées ne se calment pas mutuellement. L'une des contributions les plus utiles du parent est de baisser d'un cran ce que l'enfant fait monter : parler plus bas quand il crie plus fort, ralentir quand tout s'accélère. Ce n'est pas de la froideur — l'enfant a besoin d'emprunter le calme qu'il n'a plus. Il se règle en partie sur notre état.
Cela suppose de s'occuper aussi de soi. Reconnaître intérieurement « là, je suis à bout » n'est pas un aveu de faiblesse : c'est ce qui permet de ne pas déverser sa propre colère. Parfois la phrase la plus honnête est : « Je suis trop énervé pour bien te parler maintenant. On reprend dans deux minutes. » On modélise ainsi, en direct, ce qu'on aimerait apprendre à l'enfant : mettre des mots sur son état plutôt que de le subir.
Après la tempête : réparer et comprendre
Le moment de la crise n'est pas celui des leçons. C'est après, quand le calme est revenu et que le lien est rétabli, qu'on peut revenir sur ce qui s'est passé — sans procès. Ce temps-là a une immense valeur éducative, à condition de ne pas le transformer en réquisitoire.
On peut décrire les faits sans accuser (« Tu étais tellement en colère que tu as jeté la voiture et elle s'est cassée »), reconnaître à nouveau le sentiment (« C'est dur quand on ne peut pas avoir ce qu'on veut »), puis chercher ensemble une réparation ou une meilleure façon de faire la prochaine fois. Chez les enfants qui répètent souvent ces débordements, une conversation à froid — dans l'esprit de la résolution de problème collaborative — vaut mieux que dix sermons à chaud. « Le matin, c'est souvent la bagarre. Qu'est-ce qui pourrait nous aider tous les deux ? »
Ce que la méthode ne promet pas
Soyons honnêtes : accueillir les émotions ne supprime pas les crises. Les grosses émotions font partie du développement, surtout chez les plus jeunes dont le cerveau émotionnel prend souvent le pas sur le reste. L'objectif n'est pas un enfant qui ne se met jamais en colère — ce serait ni réaliste, ni souhaitable — mais un enfant qui apprend, crise après crise, que ses émotions peuvent être ressenties, dites et traversées sans le détruire ni détruire la relation.
Certaines situations, par ailleurs, débordent le cadre de la communication : crises très fréquentes, intenses et durables, débordements qui inquiètent au-delà de l'ordinaire. La méthode n'a jamais prétendu remplacer un avis professionnel quand il est nécessaire. Son ambition est plus modeste et plus quotidienne : faire de chaque tempête, autant que possible, une occasion d'apprendre à vivre avec ce qu'on ressent.
Pour aller plus loin
- Le pari fondateur : accueillir l'émotion avant de corriger le comportement — le principe qui sous-tend toute la gestion des crises.
- Accueillir les sentiments : les 4 façons d'écouter vraiment — les habiletés d'écoute détaillées, cœur de ce qui désamorce la tempête.
- Les tout-petits (2–7 ans) : l'adaptation de Joanna Faber et Julie King — pourquoi les crises sont si fréquentes chez les plus jeunes et comment y répondre.
Méthode de référence : Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent (Adele Faber & Elaine Mazlish) ; Entre parent et enfant (Haim Ginott). Sources documentaires consultées : CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), fiche ressource « La méthode Faber et Mazlish, un outil de communication bienveillante », 2021 ; Portail petite enfance de la Manche, fiche « Faber & Mazlish et Rosenberg : communication non violente / communication bienveillante », 2018 ; Y. Jallab & B. Sorgius, « La place de l'empathie dans l'enseignement secondaire », mémoire de Master MEEF, INSPE, Université de Strasbourg, 2024.