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Les tout-petits (2–7 ans) : l'adaptation de Joanna Faber et Julie King
Les outils fondateurs marchent-ils avec un enfant de trois ans en pleine crise sur le carrelage du supermarché ? Oui, mais à condition de les traduire dans sa langue : celle du jeu, de l'imaginaire et du concret. C'est le travail de Joanna Faber — la fille d'Adele — et de Julie King dans Parler pour que les tout-petits écoutent.
La relève d'une génération
La méthode Faber-Mazlish s'est d'abord adressée aux parents d'enfants d'âge scolaire et d'adolescents, capables de raisonner, de discuter, de participer à une résolution de problème. Restait un angle mort : les tout-petits, entre deux et sept ans environ, dont le cerveau ne fonctionne pas encore comme celui d'un grand. On ne négocie pas de la même façon avec un enfant qui ne sait pas encore attendre, qui vit dans l'instant et pour qui une frustration minuscule peut être une catastrophe absolue.
Joanna Faber a grandi avec ces outils : ils étaient la langue de sa maison. Devenue à son tour intervenante, elle s'est associée à Julie King, avec qui elle animait des ateliers pour parents de jeunes enfants. Ensemble, elles ont écrit Parler pour que les tout-petits écoutent, prolongeant l'œuvre d'Adele Faber et Elaine Mazlish tout en l'adaptant aux plus jeunes. Cette filiation, à la fois familiale et intellectuelle, est racontée plus largement dans l'article de présentation des deux mères fondatrices.
Le besoin est réel : la méthode n'intéresse pas que les parents. En France, la fonction publique territoriale forme désormais des professionnels de la petite enfance — responsables et personnels de crèches, assistants maternels — à ces habiletés de communication, présentées comme un moyen de gérer les colères, de désamorcer les conflits et d'encourager l'autonomie sans crier ni humilier. Ce qui vaut pour le parent d'un tout-petit vaut ainsi pour l'adulte qui l'accueille en collectivité : mêmes principes, même exigence de traduire les mots pour un très jeune enfant.
Pourquoi les grands outils doivent se traduire
Le socle reste identique : accueillir ce que l'enfant ressent avant de vouloir corriger son comportement, décrire plutôt que juger, offrir des choix, remplacer la punition par la réparation. Ces principes, exposés tout au long de ce site, ne changent pas d'un pouce. Ce qui change, c'est leur mise en forme.
Un enfant de trois ans ne dispose pas encore du raisonnement abstrait, de la patience et du contrôle de soi d'un enfant de dix ans. Lui expliquer longuement pourquoi il faut mettre son manteau parce qu'il fait froid dehors, c'est parler à un interlocuteur qui n'est pas là. En revanche, il possède déjà une imagination débordante, un goût du jeu, un sens du concret et du corps. Les autrices proposent donc de passer par ces canaux-là. L'accueil de l'émotion, en particulier, reste la première clé, exactement comme le décrit l'article sur les quatre façons d'accueillir les sentiments — mais avec des phrases courtes et des mots simples.
Le jeu et l'imaginaire comme leviers
Faire semblant est pour le tout-petit une activité aussi sérieuse que respirer. Les autrices en font un outil de coopération à part entière. Un objet peut prendre la parole ; une corvée peut devenir une course ou un défi ; une brosse à dents peut chasser les « petites bêtes » sur les molaires. Loin d'être une manipulation, ce détour respecte la manière dont l'enfant appréhende le monde.
L'imaginaire sert aussi à accorder en pensée ce qu'on ne peut donner en réalité. À l'enfant qui hurle parce qu'il veut un deuxième biscuit interdit, plutôt que de répéter « non, c'est non », on peut dire : « Tu en voudrais tellement un autre ! Si je pouvais, je t'en donnerais une montagne, une pile jusqu'au plafond ! ». On ne cède pas sur la limite, mais on rejoint l'enfant dans son désir. Souvent, se sentir compris suffit à faire retomber la tension d'un cran.
Offrir des choix, agir avec le corps
Le tout-petit a un immense besoin de pouvoir sur un monde où il n'en a presque aucun. Lui offrir de vrais petits choix — « Tu montes l'escalier comme un lapin ou comme un éléphant ? », « Tu veux te brosser les dents avant ou après le pyjama ? » — lui rend un peu de maîtrise, sans que l'adulte lâche l'essentiel.
Enfin, avec les plus jeunes, l'action vaut souvent mieux que le discours. Quand un enfant de deux ans jette du sable, aucune explication ne suffira : on le prend doucement, on l'éloigne, on décrit — « Je ne te laisse pas jeter du sable, ça fait mal aux yeux » — et on lui propose autre chose à faire de ses mains. Fermeté du geste, douceur du ton : c'est cette combinaison qui protège sans humilier.
Le concret rend aussi les attentes lisibles. Un tout-petit comprend mal « sois sage » ou « range ta chambre », consignes trop abstraites et trop vastes pour lui. Il comprend « les voitures rentrent dans la boîte rouge », parce que c'est visible, délimité, réalisable. Décomposer une tâche en gestes minuscules, montrer plutôt qu'expliquer, transformer une consigne floue en image nette : voilà comment on s'adresse à une intelligence qui pense encore avec ses mains et ses yeux avant de penser avec des mots.
Quand la tempête éclate quand même
Même avec la meilleure prévention, les grosses colères font partie du paysage entre deux et cinq ans. Le tout-petit submergé n'est pas en train de vous défier froidement : il est débordé par une émotion trop grande pour lui, et la partie « raisonnable » de son cerveau est momentanément hors-service. Lui faire la morale à ce moment-là revient à parler à quelqu'un qui n'entend plus.
La priorité est alors la sécurité et la présence : rester calme, garantir qu'il ne se blesse pas ni ne blesse autrui, accueillir l'émotion en peu de mots (« Tu es tellement en colère »), et attendre que la vague redescende. Les explications, les excuses, les réparations viendront après, une fois le calme revenu. Cette gestion des grosses émotions, valable à tout âge mais particulièrement décisive chez les petits, est développée dans l'article sur les colères, crises et grosses émotions.
Un cap patient
L'adaptation aux tout-petits rappelle une vérité utile : ces outils ne sont pas des télécommandes qui produisent l'obéissance sur pression d'un bouton. Avec un enfant de trois ans plus qu'avec tout autre, il faut accepter la lenteur, la répétition, les jours sans. On ne façonne pas un caractère en une phrase ; on tisse, séance après séance, une relation dans laquelle l'enfant se sent compris et cru capable de faire, peu à peu, ce qu'on attend de lui.
C'est aussi ce qui rend l'ouvrage de Joanna Faber et Julie King précieux : il prend au sérieux la spécificité du très jeune enfant sans renoncer à l'exigence de respect qui fait le cœur de la méthode. La fermeté n'y disparaît jamais ; elle change simplement de costume pour se faire entendre d'un tout-petit.
Pour aller plus loin
- Deux mères, une révolution tranquille — pour situer la filiation familiale et intellectuelle jusqu'à Joanna Faber et Julie King.
- Accueillir les sentiments : les 4 façons d'écouter vraiment — l'outil fondateur que les tout-petits obligent à formuler simplement.
- Colères, crises et grosses émotions : accueillir la tempête — décisif à l'âge où les débordements sont les plus fréquents.
Ouvrages de référence : Joanna Faber & Julie King, Parler pour que les tout-petits écoutent (2–7 ans, éd. orig. How to Talk So Little Kids Will Listen) ; dans le prolongement d'Adele Faber & Elaine Mazlish. Documentation consultée : CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), fiche de formation « La méthode Faber et Mazlish » pour les professionnels de la petite enfance (2021) ; conférences et ateliers du réseau francophone Faber & Mazlish (Éditions du Phare / Roseline Roy) sur l'accueil des émotions et la coopération.