Perspectives et limites

Que dit la recherche ? Une méthode surtout expérientielle

« C'est prouvé scientifiquement ? » La question mérite une réponse franche. La méthode Faber-Mazlish a pour elle des décennies d'expérience et un socle théorique solide — mais pas le dossier d'essais contrôlés dont peuvent se prévaloir d'autres programmes. Distinguons ce que l'on sait de ce que l'on croit.

Un site qui se veut de fond doit résister à deux tentations opposées. La première : parer la méthode d'une caution scientifique qu'elle n'a pas, en agitant le mot « prouvé » comme un talisman. La seconde : la disqualifier parce qu'elle ne coche pas toutes les cases de la médecine fondée sur les preuves. La vérité est plus nuancée, et plus intéressante. Faber-Mazlish est d'abord une méthode expérientielle et clinique : elle est née de l'observation, s'est affinée dans les ateliers, et repose sur un noyau d'idées que la recherche, par ailleurs, tend largement à confirmer. Reste à savoir lesquelles.

D'où vient la méthode : la clinique avant le laboratoire

La méthode ne sort pas d'un protocole de recherche mais du cabinet et des groupes de Haim Ginott, psychologue clinicien, puis de l'expérience de terrain d'Adele Faber et Elaine Mazlish (voir Dans les pas de Haim Ginott). Son laboratoire, ce sont des milliers d'ateliers animés depuis les années 1970 : des parents qui essaient une formulation, reviennent la semaine suivante raconter ce qui s'est passé, ajustent. C'est une connaissance de type artisanal et cumulatif — précieuse, mais qui n'a pas la forme d'une preuve expérimentale. Une fiche ressource du CNFPT consacrée à la méthode le concède d'emblée : en la matière, il n'existe pas de recette miracle ; elle situe l'approche du côté d'un savoir-faire pragmatique, nourri de mises en situation, et non d'un protocole validé.

Cette origine explique la forme des livres : ils foisonnent de dialogues, de témoignages de parents, de bandes dessinées avant/après. C'est convaincant à lire, et c'est même le cœur de leur efficacité pédagogique. Mais un témoignage, aussi vivant soit-il, n'est pas une donnée. Mille parents enthousiastes ne prouvent pas qu'une méthode marche mieux qu'une autre : ils prouvent que ceux qui ont persévéré et sont revenus en parler étaient contents — ce qui n'est pas la même chose.

Il faut ajouter une difficulté propre à cette méthode : elle se prête mal à l'évaluation. Comment mesurer proprement une « qualité de communication » ? Contrairement à un médicament ou à un protocole standardisé, une manière de parler à son enfant se diffuse par capillarité, se mélange à d'autres influences, se pratique différemment d'un foyer à l'autre. Isoler l'effet d'une méthode aussi diffuse, sur des critères aussi subtils que le lien ou l'estime de soi, et sur des années, relève du casse-tête méthodologique. L'absence de grands essais n'est donc pas seulement un manque d'intérêt des chercheurs : c'est aussi que l'objet lui-même résiste à la mesure.

Un point de comparaison : les programmes à forte base de preuves

Pour situer, il faut savoir qu'il existe des programmes de soutien à la parentalité conçus, dès le départ, pour être évalués. Deux sont souvent cités comme références internationales : Triple P (Positive Parenting Program, développé en Australie par Matthew Sanders) et The Incredible Years (développé aux États-Unis par Carolyn Webster-Stratton). Ces programmes ont fait l'objet de nombreux essais contrôlés randomisés — le format le plus exigeant, où l'on tire au sort les familles entre le programme et un groupe témoin — et de synthèses (méta-analyses) qui documentent leurs effets, notamment sur les troubles du comportement des jeunes enfants.

La comparaison n'est pas tout à fait équitable, et il faut le dire aussi. Ces programmes ont été bâtis comme des interventions cliniques standardisées, souvent avec des financements de recherche et une visée thérapeutique (réduire des troubles). Faber-Mazlish, elle, n'a jamais prétendu être un traitement : c'est une culture de communication pour parents « ordinaires ». On ne mesure pas de la même manière une thérapie et une manière d'habiter la relation. Il reste que, sur le terrain de la preuve chiffrée, la méthode Faber-Mazlish n'a pas le dossier de Triple P ou d'Incredible Years, et il serait malhonnête de laisser croire le contraire.

Ce qui est solidement étayé : le noyau émotionnel

Voici la bonne nouvelle. Le postulat le plus central de la méthode — accueillir et nommer l'émotion avant de vouloir corriger le comportement (voir Accueillir l'émotion avant de corriger) — n'est pas une intuition isolée. Il rejoint un courant de recherche bien établi.

Les travaux du psychologue John Gottman sur ce qu'il a appelé l'« emotion coaching » (l'accompagnement émotionnel) décrivent des parents qui reconnaissent les émotions de leur enfant, les nomment et les traitent comme des occasions d'apprendre — et associent cette posture à de meilleures capacités de régulation chez l'enfant. Plus largement, la recherche sur la régulation émotionnelle montre que mettre des mots sur un ressenti aide à en réduire l'intensité : nommer, c'est déjà apaiser. La théorie de l'attachement, de son côté, confère une base solide à l'idée qu'un enfant qui se sent entendu développe une sécurité intérieure. Enfin, l'écoute empathique héritée de Carl Rogers a inspiré des décennies de pratiques cliniques.

Autrement dit : quand Faber-Mazlish vous demande de dire « Tu es vraiment déçu que ce soit déjà fini » plutôt que « Ce n'est pas grave, arrête de pleurer », elle vous fait faire quelque chose dont la valeur est, elle, bien documentée. Le noyau tient. C'est autour, dans le détail des techniques particulières, que la certitude s'effiloche.

On mesure bien cette prudence dans les documents institutionnels eux-mêmes. Une fiche du portail petite enfance de la Manche résume l'état des preuves en une seule phrase soigneusement bornée : des études scientifiques confirment que l'empathie participe au bon développement du cerveau de l'enfant. Remarquez l'économie de l'énoncé. Ce qui est adossé à la science, c'est le principe — l'empathie, l'accueil du ressenti ; pas le catalogue des tournures ni la promesse de tel résultat en tant de semaines. La caution vaut pour la fondation, pas pour chaque brique de l'édifice.

Ce qui relève encore du témoignage

À l'inverse, plusieurs promesses de la méthode reposent avant tout sur l'expérience rapportée, non sur des données solides :

Là encore, « non prouvé » n'est pas « faux ». C'est simplement le rappel qu'on avance sur un terrain de bon sens éclairé et d'expérience accumulée, pas de démonstration. Un parent averti peut parfaitement adopter ces outils — beaucoup de sagesse éducative n'a jamais été passée au crible d'un essai randomisé, et ne le sera jamais.

Une précision, enfin, sur les évaluations qui existent bel et bien. Des travaux universitaires et des mémoires professionnels — notamment dans le champ francophone de l'éducation et de la petite enfance — se sont penchés sur les ateliers inspirés de la méthode, souvent sous forme d'études de cas, de recueils de ressentis d'enseignants ou de parents, ou d'observations de terrain. Un mémoire de master MEEF soutenu à l'INSPE de l'université de Strasbourg en 2024, par exemple, explore la relation affective entre enseignant et élève et l'apport d'approches comme Faber-Mazlish et la CNV à partir d'une poignée d'entretiens qualitatifs. Ses autrices sont les premières à en signaler la portée limitée : le panel est petit, ce qui introduit un biais qu'elles s'efforcent de contenir en assumant une démarche purement qualitative. Elles rappellent d'ailleurs qu'en France, peu d'études quantitatives existent sur ce lien affectif. Ces travaux ont leur valeur : ils documentent un vécu, repèrent des effets perçus, nourrissent la réflexion. Mais leur format — petits effectifs, absence de groupe témoin, mesures déclaratives — ne permet pas de conclure à une efficacité prouvée au sens strict. Ils confirment plutôt que la méthode plaît et aide subjectivement ceux qui l'adoptent, sans trancher la question de savoir si elle fait mieux qu'une autre approche bienveillante.

Que conclure, honnêtement ?

La méthode Faber-Mazlish n'est ni une pseudoscience ni un protocole validé : c'est un savoir-faire clinique et expérientiel dont le cœur — la place centrale de l'émotion — repose sur des bases scientifiques robustes, et dont les techniques particulières relèvent d'une expérience de terrain crédible mais peu formalisée. C'est déjà beaucoup, à condition de ne pas lui faire dire plus.

Cette lucidité n'affaiblit pas la méthode : elle la protège. Un parent qui sait pourquoi il accueille une émotion — parce que c'est étayé — tiendra mieux le cap qu'un parent qui récite une formule en attendant un miracle promis. Et elle prépare la suite : si les preuves sont partielles, quelles sont, concrètement, les limites et les critiques que l'on peut adresser à la méthode ? C'est le sujet de l'article suivant.

Pour aller plus loin

Sources principales : ouvrages d'Adele Faber & Elaine Mazlish et de Haim Ginott. Documents consultés : fiche ressource du CNFPT, délégation Auvergne-Rhône-Alpes (2021, « pas de recette miracle », approche pragmatique par mises en situation) ; fiche du portail petite enfance de la Manche (2018, énoncé prudent sur empathie et développement du cerveau) ; Y. Jallab & B. Sorgius, mémoire de master MEEF, INSPE de l'université de Strasbourg (2024), étude qualitative à petit effectif sur la relation affective enseignant-élève. Points de repère nommés dans le texte : travaux de John Gottman sur l'accompagnement émotionnel ; programmes à forte base de preuves cités à titre de comparaison (Triple P de Matthew Sanders ; The Incredible Years de Carolyn Webster-Stratton).