Perspectives et limites
Réussir la mise en œuvre : les écueils du quotidien et comment les éviter
Entre le livre refermé plein de bonnes résolutions et la scène de crise du mardi soir, il y a un fossé. Voici comment le franchir sans se décourager — et sans transformer une belle méthode en source de culpabilité.
Vous avez compris la méthode. Vous adhérez à son esprit. Et pourtant, dans le feu de l'action, les vieilles phrases reviennent : « Arrête tout de suite », « Combien de fois faut-il te le dire ? ». C'est normal, et ce n'est pas un échec. La difficulté de Faber-Mazlish n'est presque jamais dans la compréhension — elle est dans l'incarnation. Cet article rassemble les écueils que rencontrent tous les parents qui s'y mettent, et la manière la plus réaliste de les traverser. Pas pour devenir parfait : pour tenir dans la durée.
Écueil n° 1 : attendre des résultats immédiats
La grande déception des débuts : vous accueillez magnifiquement l'émotion de votre enfant… et il crie de plus belle. Vous concluez que « ça ne marche pas ». En réalité, deux malentendus se cachent là.
D'abord, la méthode n'est pas une télécommande. Accueillir un sentiment n'a pas pour but de faire cesser le comportement dans la seconde ; c'est parfois le cas, mais le vrai bénéfice se joue sur le long terme, dans la qualité du lien et dans ce que l'enfant apprend de ses propres émotions. Si vous mesurez le succès à la vitesse d'arrêt des cris, vous vous trompez d'indicateur — et vous retombez, sans le voir, dans une logique de contrôle.
Ensuite, un enfant habitué à être contré, nié ou puni ne vous fera pas confiance du jour au lendemain. Il testera. Il faut parfois plusieurs semaines pour qu'il croie vraiment que, cette fois, ses émotions ont droit de cité. Les premiers essais peuvent même faire monter la tension avant de la faire baisser — comme une porte longtemps coincée qui grince avant de s'ouvrir.
Écueil n° 2 : réciter au lieu d'être présent
C'est le piège que nous avons vu comme critique majeure (voir Limites, critiques et zones d'ombre) : plaquer une formule apprise. Un enfant sent la différence entre un parent qui le regarde et un parent qui applique une technique sur lui. La formule juste, dite mécaniquement, sonne plus faux que la maladresse sincère.
Le remède tient en une inversion de priorité : d'abord l'intention, ensuite les mots. Avant de chercher la « bonne » phrase, prenez une seconde pour vous rendre réellement disponible à ce que vit l'enfant. Si l'intention est là, une formulation imparfaite passera très bien ; si elle manque, aucune formule ne rattrapera le ton. Les tournures des livres et des ateliers (voir L'esprit des ateliers) sont des roues d'appoint : indispensables au début, à retirer dès qu'on trouve son équilibre. Le but n'est pas de parler comme Faber et Mazlish, c'est de parler comme vous, en respectant leur esprit.
Ce n'est pas un hasard si la méthode se transmet d'abord par la pratique, et non par l'exposé théorique. Les formations qui s'en inspirent misent toutes sur le vécu : le webinaire du CNFPT, par exemple, l'explore en sept séances entières de mises en situation et d'échanges d'expériences, non de cours magistraux. Des praticiennes interrogées dans un mémoire universitaire de 2024 le formulent d'une phrase : l'empathie ne s'apprend pas « avec des cours théoriques » ; il faut la faire vivre — et un adulte qui ne l'incarne pas ne la transmet pas. La formule apprise par cœur, hors de toute expérience, est justement ce qui produit le ton scripté.
Écueil n° 3 : confondre l'outil et la manipulation
Voici la ligne de crête la plus délicate. Ces habiletés sont efficaces — donc tentantes à détourner. On peut « accueillir une émotion » pour mieux faire obéir, « offrir un choix » qui n'en est pas (« tu mets ton manteau ou tu mets ton manteau »), « décrire » sur un ton qui n'est qu'un reproche déguisé. L'enfant, fin détecteur d'hypocrisie, repère vite la ficelle — et perd confiance dans l'outil comme dans le parent.
La différence entre communication et manipulation ne tient pas aux mots employés : elle tient à l'intention et au respect de l'autonomie de l'enfant. On communique quand on cherche à comprendre l'autre et à trouver une solution qui tienne compte de lui. On manipule quand on utilise les mots de l'écoute pour obtenir, en douce, ce qu'on aurait exigé par la force. Le test est simple : suis-je prêt à ce que l'enfant refuse, à ce que la résolution de problème débouche sur une solution que je n'avais pas prévue ? Si la réponse est non, ce n'est pas de la coopération, c'est du contrôle repeint aux couleurs de la bienveillance.
Cette vigilance vaut aussi pour l'éloge. Un éloge descriptif « pour obtenir » recommence quand on veut un service se retourne en flatterie intéressée (voir Féliciter autrement : l'éloge descriptif). L'authenticité n'est pas un supplément d'âme : c'est la condition de fonctionnement de toute la méthode.
Écueil n° 4 : viser la perfection et culpabiliser
Le perfectionnisme est l'ennemi silencieux de la méthode. Le parent qui veut « tout bien faire » se juge à chaque écart, s'épuise (voir la critique de la charge mentale), et finit souvent par tout abandonner : puisqu'il n'y arrive pas parfaitement, autant renoncer. C'est le pire des scénarios, et il naît d'une exigence mal placée.
Personne n'applique cette méthode à 100 %. Ni vous, ni les autrices, ni les formateurs. Vous crierez encore. Vous direz encore des phrases qui ferment. La différence que vous pouvez faire n'est pas de ne jamais tomber, mais de vous relever plus vite et plus souvent. Un parent qui accueille bien une fois sur trois, sincèrement, change déjà l'atmosphère d'une maison. Le progrès se mesure en tendance, pas en sans-faute.
Écueil n° 5 : oublier la réparation
Corollaire du précédent : que faire quand on a dérapé ? La méthode offre une ressource précieuse, souvent négligée — la réparation. Revenir vers l'enfant, une fois le calme revenu, pour reconnaître ce qui s'est passé n'affaiblit pas votre autorité : cela l'ancre. Vous montrez, en acte, ce que vous cherchez à transmettre — qu'on peut se tromper, le dire, et réparer.
Reconnaître son emportement n'est pas se rabaisser ni s'excuser à l'excès. C'est décrire, comme on décrit tout le reste : « Tout à l'heure, j'ai crié. J'étais fatigué et débordé. Ce n'était pas contre toi. On reprend ? » L'enfant apprend alors quelque chose d'immense : les adultes aussi ont des émotions qui débordent, et une relation abîmée peut se recoudre. C'est peut-être là, dans la réparation assumée, que la méthode donne le meilleur d'elle-même.
Un chemin, pas un examen
Réussir la mise en œuvre de Faber-Mazlish, ce n'est pas atteindre un état de maîtrise sans faille. C'est adopter une direction : accueillir avant de corriger, décrire avant de juger, coopérer avant de contraindre — en sachant qu'on s'en écartera souvent et qu'on pourra toujours y revenir. La méthode n'est pas un examen qu'on réussit ou qu'on rate ; c'est une manière d'habiter la relation, qui se cultive par petites touches, avec indulgence pour soi comme on en demande pour l'enfant.
Gardez trois repères et vous tiendrez le cap : la patience (les résultats mûrissent lentement), l'authenticité (vos tripes avant vos formules), et la réparation (l'erreur fait partie du chemin, pas contre lui). Le reste — les habiletés, les tournures, les outils — n'est que le vocabulaire d'une intention qui, elle, tient en un mot : le respect.
Pour aller plus loin
- L'esprit des ateliers — pourquoi la méthode s'apprend en s'exerçant, et comment s'entraîner sans se juger.
- Limites, critiques et zones d'ombre — les critiques que ces écueils permettent de désamorcer.
- Féliciter autrement : l'éloge descriptif — l'authenticité à l'œuvre dans l'encouragement.
Sources principales : ouvrages d'Adele Faber & Elaine Mazlish et de Haim Ginott ; retours d'expérience issus des ateliers animés selon la méthode. Documents consultés : fiche ressource du CNFPT, délégation Auvergne-Rhône-Alpes (2021), décrivant un parcours expérientiel en sept séances de mises en situation ; fiche du portail petite enfance de la Manche (2018), qui rappelle que la méthode « nécessite un accompagnement » ; Y. Jallab & B. Sorgius, mémoire de master MEEF, INSPE de l'université de Strasbourg (2024), sur l'apprentissage de l'empathie par le vécu plutôt que par la théorie.