Vision clinique

Olivier Revol : l'enfant précoce, l'échec scolaire paradoxal et l'adolescent

Il a été l'un des premiers, en France, à s'intéresser aux enfants à haut potentiel « qui vont mal ». Depuis Lyon, le pédopsychiatre Olivier Revol a rendu familières des scènes de consultation devenues presque des classiques : l'enfant brillant qui s'ennuie et décroche, l'adolescente qui s'effondre, le « don » dont on n'a pas voulu. Voici ce qu'il décrit — restitué fidèlement, puis situé au regard de ce que la recherche permet d'affirmer.

Un clinicien de terrain, trente ans de consultation

Olivier Revol est neuropsychiatre, spécialiste de l'enfant et de l'adolescent. Il a longtemps dirigé, au CHU de Lyon (hôpital neurologique), un service et un centre consacrés aux troubles des apprentissages. Rappelons d'emblée le vocabulaire : le haut potentiel intellectuel (HPI) désigne un fonctionnement cognitif dont le quotient intellectuel global (QI) se situe deux écarts-types au-dessus de la moyenne, soit un score conventionnel d'environ 130, mesuré par un test de Wechsler (le WISC pour l'enfant, le WAIS pour l'adulte). Le TDAH est le trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité.

Ce qui fonde l'autorité de Revol, c'est le temps long du cabinet. Il raconte qu'il y a vingt-cinq ou trente ans, on ne lui adressait ces enfants que pour une question : « peut-il sauter une classe ? » Aujourd'hui, dit-il, on les lui amène surtout pour des difficultés de comportement, d'humeur, ou des « malentendus » avec l'école. Il insiste sur un recul rare : il a « vu grandir » ces enfants et sait, affirme-t-il, ce qu'ils deviennent. Son message d'ouverture est d'ailleurs à contre-courant des idées noires : la plupart vont bien. C'est un point qu'il martèle, et qu'il faut garder en tête tout au long de ce portrait.

Il est aussi l'auteur de livres grand public au ton reconnaissable — notamment Même pas grave ! L'échec scolaire, ça se soigne, On se calme ou J'ai un ado mais je me soigne — dont les titres disent le programme : dédramatiser, expliquer, accompagner.

« Ni mieux ni moins bien : différents »

La première idée que Revol martèle : ces enfants ne sont pas « supérieurs », ils sont différents. Il n'aime pas le terme « surdoué » (le préfixe sur- suggère l'excès) ni « intellectuellement précoce », qui laisserait croire à une simple avance de calendrier que les autres rattraperaient — alors que, selon lui, cette particularité se garde toute la vie, comme une couleur d'yeux. Il reprend une définition qu'il attribue à la chercheuse Ellen Winner : un QI élevé, un besoin de se débrouiller seul, et une « rage de maîtriser », ce besoin de tout contrôler pour tenir en respect l'angoisse.

Il aime les images. Le syndrome de Kirikou : ce petit héros malin qui veut tout faire seul, sauver le village, et qui, plein d'empathie, va jusqu'à demander à la sorcière pourquoi elle est méchante. La métaphore de Harry Potter : malheureux et rejeté chez les Moldus, épanoui à Poudlard, l'école où la différence de chacun est reconnue — d'où sa plaidoirie pour une école inclusive, « voie 9 ¾ », plutôt qu'un « village d'enfants précoces » à part. Et le « don » : à ses jeunes patients qui lui disent « je n'ai pas demandé à être comme ça », il répond avec l'image de Wolverine, le mutant des X-Men — « un don, normalement, ça se refuse ».

Quatre messages sur l'enfance HPI

Revol résume son observation en quelques « messages clés ». D'abord, donc, la différence, non la supériorité. Ensuite : ils peuvent échouer à l'école — on est loin du petit génie qui réussit partout. Troisième message, celui dont il revendique la paternité clinique : le haut potentiel masque souvent d'autres particularités. Il y aurait, dit-il, davantage d'enfants dyslexiques, dyspraxiques ou avec un TDAH parmi les HPI ; l'intelligence compense un temps le trouble, ce qui retarde les deux diagnostics. C'est la double exceptionnalité (un enfant à la fois à haut potentiel et porteur d'un trouble), à laquelle ce site consacre un article entier.

Quatrième message, plus discret et plus grave : les filles internalisent. Là où un garçon « met le feu » dès la maternelle et se fait vite repérer, la fille anxieuse, ou en difficulté attentionnelle, ou à haut potentiel, aurait tendance à s'adapter, à se camoufler, à jouer l'élève modèle — jusqu'à un effondrement, souvent en fin de collège ou en seconde. Revol décrit alors le syndrome de l'imposteur (« on m'a dit que j'étais intelligente, je n'y ai jamais cru, j'attends qu'on découvre le pot aux roses »), et met en garde les médecins : un effondrement scolaire brutal chez une élève jusque-là brillante n'est pas forcément « psychologique » — ce peut être une dyslexie longtemps masquée qui se démasque.

Pourquoi « il se plante à l'école » : l'échec scolaire paradoxal

C'est le cœur de la thèse clinique de Revol : un enfant « sur-équipé » intellectuellement peut se retrouver en échec. Il en donne plusieurs raisons convergentes. L'ennui d'abord — « enseigner, c'est répéter », et quand la maîtresse répète pour que tous suivent, lui a déjà décroché. Le manque de méthode ensuite : ces enfants qui ont appris à parler et à lire « tout seuls », sans passer par les étapes, n'ont pas appris à se forcer, à séquencer, à détailler un raisonnement. En primaire, ils trouvent la bonne réponse « d'un coup » ; au collège, quand le professeur exige la démarche, le malentendu s'installe (« c'est juste, mais tu ne m'as pas montré comment tu as fait »).

Revol relie cela à ce qu'il croit voir en imagerie cérébrale : une pensée plutôt analogique et globale (on saisit le problème d'un bloc) qu'analytique et séquentielle (on déroule étape par étape). Il évoque une pensée en arborescence — l'image d'une pensée qui se ramifie et bondit — et des travaux d'IRM fonctionnelle menés dans son service, où ces enfants « allumeraient » davantage de régions et transmettraient l'information plus vite. Il faut être ici très prudent : « pensée en arborescence » est une métaphore clinique très diffusée, pas un concept validé, et ces résultats d'imagerie reposent sur de petits effectifs. Nous y revenons longuement dans les articles dédiés.

S'ajoutent la difficulté avec l'écrit (« on n'écrit pas aussi vite qu'on pense »), la maladresse motrice, et surtout — Revol y insiste — la possibilité d'un trouble associé. Quand un enfant dit que l'école est « à la fois trop dure et trop facile », il faut, selon lui, chercher un profil hétérogène (fort en langage, en difficulté ailleurs) plutôt que conclure au seul haut potentiel.

Le versant affectif : sentinelles, empathie, angoisse

Revol décrit des enfants à fleur de peau. Il parle d'un « effet loupe » : ils voient le monde « comme au microscope », amplifié, exalté. Il les appelle des sentinelles — postées en avant, elles perçoivent les dangers (dans le couple parental, dans l'actualité, sur la planète) avant tout le monde, et se sentent seules à sonner l'alarme. Il insiste sur une empathie débordante (il cite volontiers le tennisman Roger Federer pleurant d'avoir fait perdre son adversaire) et sur une angoisse existentielle précoce : dès trois ans, dit-il, certains savent que la mort est définitive. La mort, l'isolement, l'absurde : ces thèmes reviendraient sans cesse.

Il rapporte aussi des vécus sensoriels, comme la gêne extrême face à certains bruits du quotidien (une forme de misophonie), qu'il dit avoir longtemps ignorée et n'avoir comprise que par ses patientes. Là encore, prudence : l'hyperesthésie (perception sensorielle exacerbée) et l'hypersensibilité émotionnelle sont des descriptions cliniques fréquentes, mais aucun lien robuste n'est établi entre QI élevé et hypersensibilité mesurée. Nous consacrons un article à cette mise à l'épreuve.

Ce qu'il propose : dédramatiser, cadrer, enrichir

Le versant thérapeutique de Revol est optimiste et concret. À la maison, une « fermeté bienveillante » : poser un cadre sans se laisser désarçonner par l'enfant qui argumente pour ne pas se coucher. Équilibrer les compétences (un sport, une activité collective, pas seulement la lecture). À l'école, plutôt que déscolariser, un partenariat, de l'enrichissement (approfondir, diversifier, poser des questions ouvertes et créatives plutôt que fermées), et, quand c'est indiqué, une accélération — le saut de classe, qui n'est pas systématique. Pour l'angoisse, des approches de relaxation, de sophrologie, un espace de parole avec un professionnel qui « connaît » ces profils. Il rappelle enfin s'appuyer sur une étude de son équipe suggérant que la qualité de vie des adultes à haut potentiel est « plutôt bonne ».

Fidélité et honnêteté : ce qui est décrit, ce qui reste à établir

Le regard de Revol est chaleureux, fin, plein d'humour, et il a aidé beaucoup de familles à se sentir comprises. Il faut le prendre au sérieux. Mais deux réserves de méthode s'imposent, et Revol en fournit lui-même les prémices. D'abord, un clinicien voit surtout des enfants qui vont mal : c'est le biais de recrutement. Sa propre insistance sur le fait que « la plupart vont bien » invite à ne pas généraliser le tableau de la souffrance. Ensuite, plusieurs notions qu'il mobilise — pensée en arborescence, cerveau « qui allume plus de régions », hypersensibilité comme marqueur — relèvent de descriptions ou de petites études, non de faits établis. Les tenir pour des images utiles est une chose ; les tenir pour des preuves en est une autre. C'est tout l'objet de la rubrique critique de ce site.

Pour aller plus loin

Sources principales : conférences filmées d'Olivier Revol — « L'enfance des surdoués » (Pau) ; « Le haut-potentiel, richesse ou handicap ? » (conférence du 10 mars 2020, association Capucine) ; « Les enfants agités, un défi pour la société ? ». Propos reformulés à partir de ces interventions publiques ; les ouvrages de l'auteur sont sous droits et ne sont pas cités littéralement.