Vision clinique

Nusbaum et Revol : profils « laminaire » et « complexe », les « philo-cognitifs »

Et si l'on cessait de parler de « surdoué » ou de « haut potentiel » pour dire… « philo-cognitif » ? C'est la proposition d'une psychologue, d'un pédopsychiatre et d'un neuroscientifique lyonnais, qui distinguent en outre deux grandes familles — le profil « laminaire » et le profil « complexe » — appuyées sur des données d'imagerie cérébrale. Présentation fidèle de l'hypothèse, puis rappel de ce qui manque encore pour en faire une science établie.

Trois auteurs, un centre, un mot

Fanny Nusbaum est docteure en psychologie, psychologue clinicienne et chercheuse associée en psychologie et neurosciences à l'université de Lyon. Sa thèse portait sur l'imagerie cérébrale (l'effet de l'hypnose sur la douleur chronique, en tomographie par émission de positons). Elle a fondé et dirige le centre PSYRENE (PSYchologie, REcherche & NEurosciences), consacré à l'évaluation et au développement des potentiels. Olivier Revol, pédopsychiatre, dirigeait le centre des troubles de l'apprentissage de l'hôpital neurologique de Lyon. Dominic Sappey-Marinier est enseignant-chercheur en biophysique et imagerie médicale (faculté de médecine Lyon-Est, plateforme CERMEP).

Ensemble, ils publient en 2019 Les philo-cognitifs : ils n'aiment que penser et penser autrement (Odile Jacob). Rappelons le point de départ : le haut potentiel intellectuel (HPI) désigne un QI global d'environ 130 ou plus, mesuré par un test de Wechsler (WISC, WAIS). Les auteurs jugent insatisfaisants les mots disponibles.

Pourquoi « philo-cognitif » ?

Nusbaum expose une critique en règle du vocabulaire courant. « Précoce » sous-entend une avance intellectuelle « absolument fausse ». « Surdoué » implique un don de naissance et une performance qui, dit-elle, ne correspondent pas systématiquement à ces personnes — et l'on ne peut être « surdoué de tout ». « Haut potentiel » est « très vague » et suppose un potentiel non exploité : dirait-on d'Einstein qu'il était « haut potentiel », comme s'il n'avait pas pleinement utilisé le sien ?

D'où « philo-cognitif », qu'elle définit ainsi : philo, aimer, investir massivement ; cognition, la pensée, la connaissance. Le terme désigne, dit-elle, des personnes « qui aiment penser », pour qui réfléchir est « comme un besoin vital » — elle parle même d'une « addiction à penser » (tout en précisant qu'une addiction est pathologique, ce que la philo-cognition n'est pas). Point important : le terme parle d'une appétence plus que d'une capacité. Elle file la comparaison sportive : à force d'aller chaque jour à la salle, on peut se dire « sportif » sans être un athlète de haut niveau ; de même, c'est l'appétit pour la pensée, et le temps qu'on y consacre, qui « rend doué ».

Deux familles : « laminaire » et « complexe »

Le cœur de l'ouvrage est une distinction. Par-delà un socle commun, les philo-cognitifs ne seraient « pas tous les mêmes ». Les auteurs décrivent deux grandes familles, associées à des « réseaux cérébraux bien spécifiques » chez l'enfant :

L'intérêt annoncé du livre est de « faire le distinguo » pour mieux se comprendre et « faire de sa différence une force ». Nusbaum insiste par ailleurs sur un point souvent oublié : il n'y aurait pas « plus de philo-cognitifs qu'avant » — simplement de meilleurs outils pour les repérer, et un public mieux informé. Elle met même en garde contre l'inverse : le « bruit » médiatique autour du haut potentiel aurait généré des raccourcis, au point qu'« aujourd'hui, quand un enfant est différent dans sa sensibilité, son humour ou son comportement, on a vite fait de mettre ça sur le compte » de la douance. D'où son effort, dit-elle, pour réduire la notion à quelques caractéristiques essentielles plutôt que d'en faire un fourre-tout.

Les appuis en imagerie — et une pensée qui évolue

L'hypothèse s'appuie sur une étude en neurosciences que Revol présente comme pionnière : passés en IRM fonctionnelle pendant une tâche, ces enfants « allumeraient » davantage de régions cérébrales que les enfants tout-venant, et la transmission de l'information y serait plus rapide (au sein de chaque hémisphère et entre les deux), avec une meilleure connectivité de la substance blanche. C'est ce qui expliquerait, selon lui, la « fulgurance » des réponses. L'étude portait sur un effectif limité (de l'ordre de 80 enfants), et une étude sur les adultes philo-cognitifs a été lancée dans la foulée.

Signalons enfin que la pensée de Nusbaum a continué d'évoluer : dans des interventions plus récentes, elle esquisse trois « familles d'appétence » — les philo-cognitifs (tournés vers la pensée), les opératifs (tournés vers l'action) et les connectifs (tournés vers le lien social) — qu'elle présente comme des orientations, non des mesures de capacité. C'est cohérent avec sa ligne : décrire des comportements et des goûts plutôt qu'étiqueter des essences.

Ce qui ne fait pas (encore) consensus

Voici la part indispensable de l'honnêteté. L'hypothèse « laminaire / complexe » et l'idée d'un cerveau philo-cognitif spécifique reposent sur de petits échantillons, issus pour l'essentiel d'une équipe, et ces travaux n'ont pas été répliqués par des groupes indépendants. Il n'existe pas, à ce jour, de consensus neuroscientifique pour affirmer qu'il existe un « cerveau de surdoué » qualitativement différent, ni deux « types » cérébraux bien tranchés. Les différences cérébrales liées à un QI élevé, quand on en trouve, sont surtout quantitatives et modestes, pas la signature de deux espèces.

Deux réserves méthodologiques classiques s'appliquent. D'abord, décrire deux profils dans une population qui consulte n'établit pas qu'ils existent dans la population générale, ni qu'ils sont causés par le haut potentiel : c'est le biais de recrutement. Ensuite, une catégorie clinique séduisante et bien racontée peut se diffuser très vite avant d'être solidement testée — ce qui est exactement le cas ici. Le mot « philo-cognitif » a le mérite d'esquiver certains contresens de « surdoué » ; il n'apporte pas, à lui seul, la preuve de ce qu'il décrit.

Il faut aussi se méfier d'un enchaînement rhétorique fréquent, que l'on retrouve chez Revol comme chez Siaud-Facchin : « on l'observe en clinique, et l'imagerie le confirme ». Or une image cérébrale ne « confirme » un trait psychologique que si le protocole est robuste, l'échantillon suffisant et le résultat reproduit ailleurs. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, l'IRM apporte une illustration séduisante, pas une validation. C'est précisément ce que discute l'article critique central de ce site. On peut donc lire Les philo-cognitifs comme un travail clinique riche, tout en refusant d'en conclure qu'il existerait, prouvés, deux « types » de cerveaux à haut potentiel.

Pour aller plus loin

Sources principales : entretien de Fanny Nusbaum « Enfant précoce ou surdoué : place au philo-cognitif ! » (RA-Santé, 1er février 2019, à l'occasion de la parution de Les philo-cognitifs) ; conférence filmée « Décryptage du haut potentiel : mythes et réalités » (Fanny Nusbaum) ; conférence d'Olivier Revol « Le haut-potentiel, richesse ou handicap ? » (2020) pour les données d'imagerie. Propos reformulés ; l'ouvrage, sous droits, n'est pas cité littéralement.