Notions et mécanismes
Conscient et inconscient : Vittoz face à Freud
Roger Vittoz (1863-1925) et Sigmund Freud (1856-1939) sont presque exactement contemporains. Tous deux cherchent à soigner ce qu'on appelait alors les « nerveux ». Mais ils prennent des directions inverses. Comprendre cette divergence, c'est saisir l'identité propre de la méthode Vittoz.
Deux médecins, une même époque, deux paris
À la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, la médecine découvre que des souffrances bien réelles — angoisses, obsessions, phobies, épuisements — n'ont pas de lésion visible. On les regroupe alors sous le terme de psychonévroses. Freud à Vienne, Vittoz à Lausanne, s'attaquent au même problème, avec un point de départ commun : ces troubles ont un sens et se soignent par un travail psychique, non par des remèdes du corps seul.
Mais là s'arrête l'accord. Freud fait le pari de l'inconscient : la souffrance vient de conflits refoulés, souvent anciens, qu'il faut ramener à la conscience pour s'en libérer. Vittoz fait le pari inverse — celui du conscient : la souffrance vient d'un cerveau qui a perdu son équilibre de fonctionnement, et l'on guérit en rééduquant ce fonctionnement dans le présent, par la sensation. Deux paris qui commandent tout le reste.
Le terrain : passé contre présent
Pour Freud, le symptôme d'aujourd'hui est la trace d'hier. L'analyse remonte le fil — enfance, désirs, conflits refoulés — parce que c'est là, croit-il, que se noue la souffrance. Le temps de la cure est celui de l'exploration rétrospective.
Pour Vittoz, ce retour sur le passé est précisément l'un des pièges dont il veut sortir le patient. Il observe que ses « nerveux » vivent trop dans le passé (scrupules, ressassement de fautes), dans le doute qui tourne en boucle (obsessions) ou dans l'anticipation d'un futur imaginé (anxiété) — jamais dans l'instant. Sa thérapeutique consiste à réinstaller la personne dans le présent, seul lieu où la sensation est possible. Là où l'analyse invite à dérouler le passé, Vittoz invite à sentir, maintenant, le contact d'une main, le poids du corps, un son.
Le levier : parole et interprétation contre sensation et entraînement
Freud soigne par la parole : le patient parle, associe librement, et l'analyste interprète, jusqu'à ce que le sens caché émerge et perde son pouvoir. Le savoir vient de l'analyste ; la guérison passe par la prise de conscience.
Vittoz soigne par la sensation et l'entraînement. Il ne cherche pas à interpréter les contenus mentaux du patient ; il l'entraîne à recevoir (réceptivité), à concentrer et à éliminer (émissivité), comme on rééduque un geste. Le patient n'est pas un « analysant » qui déchiffre son passé, mais un acteur entraîné qui refait des exercices jusqu'à ce que l'équilibre revienne. On lui donne des outils à pratiquer entre les séances — ce que l'analyse classique, elle, ne fait pas.
Le statut de l'inconscient : ignoré, pas nié
Une nuance importante, pour être juste. Vittoz ne prétend pas que l'inconscient n'existe pas. Il parle lui-même de la part du psychisme qui échappe à la conscience et qui, mal gouvernée, produit des automatismes et des pensées parasites. Simplement, il ne fait pas de son exploration le cœur du soin. Sa conviction est qu'en renforçant le contrôle conscient — la faculté de recevoir, de concentrer, de laisser passer —, on gouverne mieux ces automatismes sans avoir besoin de les analyser un par un. C'est une différence de stratégie, non une négation de l'inconscient.
De même, il serait faux d'opposer un Vittoz « superficiel » à un Freud « profond ». La méthode Vittoz vise elle aussi une transformation durable de la personne — sa manière d'habiter le monde, de faire confiance, d'être présente. Elle emprunte seulement un autre chemin pour y parvenir : celui du corps et de l'entraînement plutôt que celui de l'interprétation.
Le rythme et la relation : deux temporalités
La divergence se lit jusque dans la durée et la forme de la relation de soin. La cure analytique classique s'inscrit dans le temps long — mois, souvent années —, à raison de séances régulières où se déploie peu à peu le travail d'association et d'interprétation. Le lien au thérapeute y devient lui-même matière à analyse (ce que Freud nomme le transfert), levier central du traitement.
Chez Vittoz, le temps est plutôt celui d'un apprentissage. On enseigne des exercices, on les vérifie, on les ajuste, et l'on vise l'autonomie : le patient doit pouvoir, à terme, se passer du praticien parce qu'il porte en lui les outils. La relation n'est pas le lieu où se joue la guérison, mais le cadre pédagogique qui la rend possible — plus proche, toutes proportions gardées, du rapport maître-élève que de la relation analytique. Là encore, ni supériorité ni infériorité : deux conceptions cohérentes de ce que « soigner » veut dire.
Cette visée d'autonomie explique un trait très moderne de la méthode : le patient repart avec des devoirs, des exercices à pratiquer seul, entre les séances et dans la vie ordinaire. La guérison n'est pas quelque chose que l'on reçoit ; c'est quelque chose que l'on fait, un peu chaque jour. On reconnaît là un principe que bien des approches contemporaines — thérapies actives, programmes d'attention — ont depuis largement adopté.
Racines et postérité
Les deux hommes ont des origines partiellement communes : tous deux ont fréquenté l'univers de l'hypnose et de la suggestion, très vivant à la fin du XIXᵉ siècle. Freud s'en est éloigné pour fonder la psychanalyse ; Vittoz, formé à l'hypnose auprès du psychiatre suisse Auguste Forel, l'a dépassée dans une autre direction — non pas endormir et suggérer, mais réveiller la conscience du patient et lui apprendre à s'exercer lui-même. « Il faut apprendre au malade pourquoi il est malade et comment il peut se guérir » : cette phrase, souvent citée pour résumer son esprit, dit bien le déplacement — le patient devient l'artisan actif de sa propre rééducation.
La postérité a été très inégale. La psychanalyse est devenue un continent culturel, une théorie de l'esprit, une influence majeure sur tout le XXᵉ siècle. La méthode Vittoz, plus modeste et plus pratique, s'est transmise discrètement, de praticien à praticien, et a connu une seconde vie en accompagnement spirituel. Aujourd'hui, curieusement, c'est du côté de Vittoz que soufflent certains vents contemporains : l'attention au présent, l'ancrage sensoriel, le patient acteur de son mieux-être — des thèmes que la vogue de la pleine conscience a remis au premier plan, et qu'il faut d'ailleurs rapprocher de Vittoz avec prudence, tant les origines diffèrent.
Pour aller plus loin
- Roger Vittoz, « médecin des nerveux » de la Belle Époque — l'homme, son époque et sa formation à l'hypnose auprès de Forel.
- Le contrôle cérébral : reprendre la main sur son propre cerveau — le cadre théorique que Vittoz oppose à l'exploration de l'inconscient.
- La présence à l'instant : le « ici et maintenant » avant l'heure — pourquoi Vittoz mise sur le présent contre le retour au passé.
- Vittoz et la pleine conscience : cousins, pas jumeaux — une autre comparaison, à mener elle aussi sans confusion.
Sources principales : R. Vittoz, Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral (Paris, Baillière, 1911, domaine public — référencé) ; œuvre de S. Freud pour la comparaison (paraphrasée). Documents Vittoz réellement consultés : A. Leca (psychiatre, thérapeute Vittoz), exposé au colloque de la SFRP (Lyon, 30 mai 2015), qui expose la phase du « Vittoz psychique » et son recours à Anzieu, Winnicott et Kaës ; plaquette de présentation de P. Dommergue (thérapeute Vittoz, IRDC), qui cite T. S. Eliot parmi les patients de Vittoz ; entretien filmé de praticienne Vittoz (transcription automatique non vérifiée, paraphrasée) sur l'absence de « rivalité avec la psychanalyse ». Éléments biographiques (formation auprès d'A. Forel ; suivi de T. S. Eliot) tenus pour établis.