Outils et pratique

Toucher, goûter, sentir : réhabiliter les sens de proximité

Après la vue et l'ouïe, la méthode Vittoz nous invite vers les sens les plus « incarnés » : le toucher, le goût et l'odorat. Ce sont des sens de contact — ils exigent que le monde nous touche. C'est aussi ce qui fait leur force : impossible de sentir vraiment la chaleur d'une tasse ou le goût d'une bouchée en restant dans sa tête. Ces sens ramènent au corps, et par là à l'instant.

Des sens négligés, et précieux pour cela

Nous vivons dans une culture des sens « à distance » : on regarde des écrans, on écoute des sons, mais on touche, goûte et sent de moins en moins consciemment. On mange en travaillant, on boit sans y penser, on traverse des odeurs sans les remarquer. Or ce sont précisément ces sens de proximité que la méthode Vittoz réhabilite avec le plus d'efficacité pratique, parce qu'ils ont une qualité particulière : ils obligent à être présent.

Rappelons le principe. La réceptivité, chez Vittoz, est la faculté d'accueillir une sensation sans lui accoler aussitôt une idée, un souvenir ou un jugement (voir La rééducation sensorielle). Avec le toucher, le goût et l'odorat, cette réceptivité devient presque involontaire : la sensation est si concrète, si proche, qu'elle capte l'attention avant même que le mental ait eu le temps de commenter. C'est un raccourci vers ce que Vittoz appelle l'acte conscient — sentir au lieu de penser (voir L'acte conscient).

Le toucher : la sensation la plus directe

Le toucher est répandu sur tout le corps et disponible à chaque instant : le contact des pieds au sol, du dossier dans le dos, du vêtement sur la peau, de l'air sur les mains. Il offre donc un support de réceptivité permanent, discret, praticable partout sans que personne ne le remarque.

Ce dernier usage n'est pas anodin : l'ancrage tactile est l'un des outils les plus concrets que la méthode propose face à l'anxiété et à l'angoisse. Quand l'esprit s'emballe sur un futur imaginé, ramener l'attention à une sensation de contact bien réelle interrompt, au moins un instant, la spirale de l'anticipation. Ce n'est pas un remède — nous y reviendrons — mais un point d'appui.

Le goût : la dégustation consciente

Manger et boire sont des occasions quotidiennes, répétées, de réceptivité — presque toujours gâchées par la distraction. La « dégustation consciente » vittozienne consiste simplement à recevoir pleinement le goût et les textures, au lieu d'avaler en pensant à autre chose.

L'odorat : le sens le plus enfoui

L'odorat est notre sens le plus ancien et le plus lié à l'émotion et à la mémoire. Il a une particularité : on ne peut sentir une odeur qu'au présent, et l'inspiration qui la porte détend souvent la respiration au passage. C'est aussi le sens le plus négligé — nous traversons des dizaines d'odeurs par jour sans en recevoir aucune.

Les exercices sont d'une grande simplicité : recevoir l'odeur d'un café, d'une herbe froissée, d'un fruit, du pain, de la pluie sur la terre chaude, d'une fleur. Là encore, il ne s'agit pas d'identifier ni de nommer, mais de laisser l'odeur entrer, tranquillement, une inspiration après l'autre.

Un mot de prudence, propre à ce sens : l'odorat étant fortement lié à la mémoire, une odeur peut réveiller un souvenir vif, agréable ou pénible. Si un souvenir surgit, on l'accueille sans s'y accrocher et l'on revient, doucement, à la sensation présente de l'odeur elle-même. C'est tout l'exercice : rester dans le sentir, ne pas partir dans le se-souvenir.

Pourquoi ces sens ramènent si bien au présent

Le mécanisme est celui, sobre, de toute la réceptivité : la sensation présente occupe l'attention, qui n'est alors plus disponible pour ruminer le passé ou anticiper l'avenir. Mais les sens de proximité ont un atout supplémentaire : leur intensité. Une saveur franche, une odeur nette, un contact chaud sont plus « accrocheurs » qu'une image lointaine ou un son diffus. Ils captent l'attention presque malgré elle, ce qui les rend précieux les jours d'agitation, quand l'esprit résiste aux exercices plus subtils.

Vittoz, avec le vocabulaire de son époque, aurait dit que ces sensations « rechargent » le cerveau épuisé de trop émettre. Ce langage énergétique est une métaphore de 1900 : à lire comme telle, non comme une mesure. L'intuition, elle, tient toujours. Reste que ces exercices ne « guérissent » pas au sens médical et que leurs bénéfices demandent de la régularité ; sur la portée réelle et modeste des preuves disponibles, voir Que valent les preuves ?. On reconnaîtra aussi dans la dégustation consciente une parenté avec certains exercices de pleine conscience — parenté réelle, mais qui ne doit pas faire oublier les différences d'origine et de but (voir Vittoz et la pleine conscience).

Le corps comme chemin intérieur

Il n'est pas étonnant que ces exercices sensoriels aient trouvé un écho durable dans l'accompagnement spirituel : la réceptivité y est comprise comme une disposition à l'accueil, et la présence au corps comme une voie de recueillement (voir Vittoz et la vie intérieure). Sans entrer dans aucun contenu de foi, on peut retenir cette idée simple et féconde : le corps sentant est un chemin vers la présence, non un obstacle à dépasser. Le toucher, le goût et l'odorat, longtemps tenus pour les sens « bas », deviennent chez Vittoz des portes d'entrée aussi nobles que les autres.

Tisser les sens de proximité dans la journée

Comme toujours dans la méthode, ce sont les micro-moments répétés qui rééduquent, plutôt que les longues séances. Quelques occasions, déjà présentes dans n'importe quelle journée :

Rien de tout cela ne demande de temps supplémentaire : seulement de recevoir vraiment ce que l'on faisait déjà distraitement. C'est là, discrète et incarnée, toute la sagesse pratique de la méthode Vittoz.

Pour aller plus loin

Sources principales : R. Vittoz, Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral (1911, domaine public), chapitres sur les exercices de réceptivité des sens ; séance guidée de praticiens Vittoz (Instant Vittoz), dont la dégustation d'un fruit et la réceptivité au mouvement des mains ; M. Mingant, entretien « Vivre l'instant avec la méthode Vittoz » (podcast), pour les exemples de réceptivité tactile au quotidien (la pierre, la carotte que l'on épluche) ; P. Dommergue (thérapeute Vittoz, IRDC), présentation de la méthode.