Outils et pratique
Les exercices de concentration : fixer sa pensée sans se disperser
Après avoir réappris à recevoir le monde, il faut réapprendre à en faire quelque chose : penser une idée jusqu'au bout, tenir une image, garder un point fixe sans être happé ailleurs. La concentration est le premier pilier de la rééducation de l'émissivité chez Vittoz — et elle se travaille, comme un muscle, par gradation.
Concentration : le cerveau qui produit, remis en ordre
Toute la méthode Vittoz repose sur un couple : la réceptivité, c'est-à-dire accueillir les sensations (le cerveau qui reçoit et se recharge), et l'émissivité, c'est-à-dire penser, raisonner, imaginer, décider (le cerveau qui produit et dépense). Après les exercices de réceptivité, qui rééduquent le versant de l'accueil, viennent les exercices d'émissivité, qui rééduquent le versant de la production. La concentration en est le premier.
Chez Vittoz, la concentration a un sens précis. Les praticiens de la méthode la définissent comme « l'assimilation de ce qui est perçu par la réceptivité, la faculté de pouvoir fixer sa pensée sur un point donné, sans se laisser distraire » — pouvoir, par exemple, s'absorber dans une lecture ou un travail. C'est donc la faculté de fixer sa pensée sur un point choisi et de l'y maintenir, sans être aussitôt emporté ailleurs par une association d'idées, un souci, une distraction. Elle suppose une opération préalable, l'assimilation : ce que la réceptivité a perçu, l'émissivité le reprend, le retient, le travaille. On perçoit d'abord (recevoir), on assimile ensuite (garder, comprendre), et l'on peut alors concentrer (fixer et développer une idée). Point capital, souligné par les continuateurs de Vittoz : « c'est sur la réceptivité qu'elle prend appui » — un cerveau qu'on n'a pas d'abord rechargé par les sensations ne se concentre pas.
Le contraire de la concentration, c'est la dispersion : cet état où la pensée saute de branche en branche, où l'on relit trois fois la même ligne sans la retenir, où l'on entre dans une pièce sans plus savoir ce qu'on venait y chercher. Cet éparpillement n'est pas une fatalité de caractère : pour Vittoz, c'est un déséquilibre du contrôle cérébral qui se rééduque.
Concentrer sans se crisper
C'est le point le plus important, et le plus contre-intuitif. Quand on nous dit « concentre-toi », nous fronçons les sourcils, nous serrons les mâchoires, nous « poussons » sur l'objet à retenir. Cette concentration-tension est précisément celle que Vittoz veut désapprendre : elle fatigue, elle crée de l'anxiété, et paradoxalement elle disperse, car l'effort crispé appelle lui-même la distraction (« est-ce que j'y arrive ? », « je n'y arrive pas… »).
La concentration juste ressemble davantage au regard posé, sans effort, sur un objet qui nous intéresse. La pensée tient parce qu'elle est tranquillement tenue, pas parce qu'elle est serrée. Cette qualité paisible rejoint la conception vittozienne de la volonté : une volonté qui oriente doucement l'énergie vers un but, sans se raidir. C'est cette détente dans la fermeté qui distingue les exercices de concentration de Vittoz d'un simple « effort de volonté » scolaire.
Un exercice pas à pas : la concentration sur un chiffre
C'est l'un des exercices les plus classiques et les plus efficaces pour débuter, parce que l'objet est neutre, sans charge affective, et facile à faire apparaître à volonté.
- S'installer. Asseyez-vous confortablement, dans un endroit calme. Détendez les épaules, la mâchoire, le front. Prenez une ou deux respirations tranquilles. L'exercice se fait dans la détente, pas dans la préparation martiale.
- Faire apparaître le chiffre. Fermez les yeux et représentez-vous mentalement le chiffre 1. Voyez-le, simplement, comme s'il était écrit devant vous : sa forme, son épaisseur, sa couleur si elle vient. Ne le décrivez pas avec des mots — laissez-le être là, comme une image.
- Le tenir. Maintenez ce chiffre présent à votre esprit, sans effort tendu, pendant quelques secondes. C'est tout. Vous ne faites rien d'autre : vous tenez le 1.
- Constater les fuites. Très vite, une pensée va surgir : un souvenir, un projet, un « est-ce que je fais bien ? ». C'est normal et attendu. Dès que vous vous en apercevez, revenez simplement au chiffre. Ce retour, sans agacement, est le cœur de l'exercice.
- Progresser dans la série. Quand le 1 tient bien, passez au 2, puis au 3, en les tenant chacun quelques secondes. Vous pouvez ensuite les faire défiler lentement, ou en tenir un plus longtemps. L'idée n'est pas d'aller vite ni loin, mais de sentir la pensée obéir : se poser où vous le décidez, et y rester.
- Terminer. Au bout de deux à trois minutes, laissez le chiffre s'effacer, rouvrez les yeux, et notez l'état intérieur — souvent plus rassemblé, plus clair.
Deux à trois minutes suffisent au début. Mieux vaut un exercice court, fait chaque jour, qu'une longue séance héroïque abandonnée le lendemain. Avec la régularité, on tient le point de plus en plus longtemps, et surtout : on retrouve plus facilement cette faculté dans la vie réelle, quand il faut suivre une réunion, lire un contrat, écouter quelqu'un jusqu'au bout.
Progresser : de l'image à l'idée
Une fois la concentration sur un chiffre bien installée, on peut gravir des degrés. Le principe reste le même — poser la pensée, la tenir, la ramener — mais l'objet se complexifie.
Un objet, puis une image
Choisissez un objet simple — une clé, une pomme, un crayon — et représentez-le mentalement, dans le détail : sa forme, sa matière, ses reliefs. Tenez cette image, complétez-la peu à peu. Vous pouvez ensuite passer à une scène simple (une porte, un arbre) et la maintenir stable, sans qu'elle se transforme ou dérive.
Le tracé d'une figure
Une variante classique, encore enseignée aujourd'hui, remplace le chiffre par le tracé mental d'une figure : suivre lentement, du regard intérieur, le contour d'un rond, d'un carré, d'un triangle, ou le fameux signe de l'infini (un huit couché) que l'on parcourt en boucle sans fin. La pensée a alors un mouvement à accompagner, ce qui aide à la tenir. La Dre Annick Leca note que ces exercices « permettent de lutter contre la dispersion » et intéressent particulièrement les pédagogues, qui les pratiquent en classe. Un praticien rapporte même que « le signe de l'infini m'a permis d'être dans l'ambivalence sans être écrasé » : la figure devient un support pour tenir, sans s'y noyer, une tension intérieure.
Une idée développée
Le degré supérieur consiste à tenir une idée et à la conduire jusqu'au bout : suivre un raisonnement sans le lâcher, développer une pensée étape par étape sans partir dans une digression. C'est la concentration au service de l'efficacité intellectuelle — lire vraiment, réfléchir vraiment, décider vraiment. La méthode travaille aussi la concentration sur une idée-état — calme, énergie, joie — que l'on installe et que l'on tient, ce qui rejoint la gestion des émotions. Le lien avec la mémoire est direct : on ne retient bien que ce que l'on a d'abord accueilli (réceptivité) puis fixé (concentration). Beaucoup de « troubles de mémoire » ordinaires sont en réalité des défauts d'attention à l'encodage — on n'a jamais vraiment reçu ce qu'on croit avoir oublié.
Concentration, confiance et équilibre
Retrouver la faculté de se concentrer a des effets qui dépassent l'efficacité intellectuelle. Ne plus se sentir dispersé, pouvoir mener une tâche à son terme, tenir le fil de sa propre pensée : cela restaure une forme d'assise intérieure et nourrit la confiance en soi. Là où la dispersion donne le sentiment humiliant de « ne plus se contrôler », la concentration retrouvée rend au sujet la maîtrise paisible de son propre esprit.
Mais la concentration ne va jamais seule. Elle a besoin de son revers, l'élimination : car tenir une pensée sur un point suppose de savoir laisser partir les pensées parasites qui viennent la déloger. Concentration et élimination sont les deux gestes complémentaires de l'émissivité : fixer ce que l'on veut garder, écarter ce que l'on ne veut pas suivre. Et l'ensemble ne fonctionne que sur le socle de la réceptivité : un cerveau épuisé de trop émettre ne se concentre pas ; il faut l'avoir d'abord rechargé par les sensations.
Un mot de prudence, enfin. Ces exercices sont réputés améliorer l'attention et le calme mental, et de nombreux praticiens et patients en témoignent. C'est précisément l'attention et la concentration que cherche à mesurer le programme FoVea (Formation Vittoz à l'expérience attentive), première tentative de validation scientifique d'exercices inspirés de Vittoz — un travail encourageant mais encore limité. L'essentiel de ces bénéfices reste appuyé sur l'expérience clinique et le vécu, non sur un large corpus d'essais contrôlés : pour situer honnêtement ce qui est établi et ce qui ne l'est pas, voyez notre état des preuves. La concentration se travaille comme une aptitude ; ce n'est pas un traitement, et elle ne remplace pas un suivi médical lorsqu'il est nécessaire.
Pour aller plus loin
- Réceptivité et émissivité — le couple fondateur dont la concentration rééduque le versant « émission ».
- La rééducation sensorielle — le socle de réceptivité sans lequel aucune concentration n'est possible.
- Éliminer les pensées parasites — le geste complémentaire : laisser partir ce qui déloge la concentration.
- Émotivité, confiance et estime de soi — comment l'esprit rassemblé restaure l'assise intérieure.
- Que valent les preuves ? — pour situer honnêtement les effets rapportés.
Sources. R. Vittoz, Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral (J.-B. Baillière, 1911 ; domaine public). Dre A. Leca, exposé SFRP, Lyon, 2015 (concentration sur le tracé de figures — signe de l'infini, rond, carré, triangle, le « un » — et sur des idées : calme, énergie, joie ; usage pédagogique). P. Dommergue, présentation de la méthode Vittoz-IRDC (définition de la concentration et de son appui sur la réceptivité). Programme FoVea (Vittoz-IRDC / université de Grenoble) pour la validation de l'attention ; portée à situer via l'article 24.