Perspectives et limites
Vittoz et les neurosciences de l'attention
Vittoz parlait de « vibration », d'« onde », d'« énergie cérébrale ». Un siècle plus tard, les sciences cognitives parlent de réseaux attentionnels, de régulation émotionnelle et de charge mentale. Peut-on jeter un pont entre les deux ? Oui — mais un pont prudent. Certaines intuitions de Vittoz résonnent joliment avec ce que l'on sait aujourd'hui du cerveau. Résonner n'est pas prouver, et une métaphore de 1900 n'est pas un fait établi. Faisons soigneusement la part des choses.
Un avertissement avant de commencer
Cet article est le plus délicat du site avec l'article sur les preuves. Il serait facile — et malhonnête — de prendre chaque notion de Vittoz, de la coller à un terme de neuro-imagerie et de conclure : « La science a donné raison à Vittoz. » Ce n'est pas ce que nous allons faire.
Nous allons plutôt distinguer trois plans, et ne jamais les confondre :
- Le langage d'époque de Vittoz — « vibration cérébrale », « onde », « énergie » du cerveau — qui relève de la métaphore de son temps, sans mesure instrumentale (voir Le « signe du contrôle » et l'onde Vittoz) ;
- l'intuition clinique qu'il exprimait à travers ce langage, souvent juste et parlante ;
- les faits établis des neurosciences, qui parfois résonnent avec cette intuition, sans jamais valider la théorie qui l'enveloppait.
C'est ce troisième plan qui nous intéresse : les résonances. Elles sont réelles et éclairantes. Elles n'autorisent aucun triomphalisme.
Le cerveau qui reçoit et le cerveau qui produit
Le cœur de Vittoz, c'est le couple réceptivité / émissivité : la réceptivité, c'est accueillir les sensations par les cinq sens ; l'émissivité, c'est penser, raisonner, produire des idées (voir Réceptivité et émissivité). Vittoz posait qu'un cerveau en excès permanent d'émissivité — qui rumine, anticipe, s'inquiète sans jamais se recharger par la réceptivité — s'épuise et se dérègle.
Que dit la neuroscience de l'attention ? Elle décrit des réseaux attentionnels relativement distincts : un réseau qui maintient l'éveil et la vigilance, un réseau qui oriente l'attention vers une cible (par exemple un stimulus sensoriel), et un réseau de contrôle exécutif qui arbitre entre des informations en compétition et permet de rester sur une tâche malgré les distractions. Elle décrit aussi un mode de fonctionnement « par défaut », actif lorsque l'esprit n'est pas engagé sur une tâche extérieure et qu'il vagabonde, revient sur soi, anticipe ou rumine.
Ici, la tentation serait de dire : « L'émissivité, c'est le réseau par défaut ; la réceptivité, c'est le cerveau au repos. » C'est trop rapide, et même un peu trompeur. Car ce fameux mode par défaut n'est pas un état de repos paisible : il est justement associé au vagabondage mental et à la rumination — c'est-à-dire à ce que Vittoz appelait, précisément, l'excès d'émissivité. Revenir aux sensations présentes (la réceptivité) tend au contraire à réduire ce vagabondage en réengageant l'attention vers l'extérieur.
La résonance est donc réelle, mais elle inverse un raccourci répandu : loin d'être « le cerveau au repos », la rumination est une activité coûteuse, et l'ancrage sensoriel proposé par Vittoz peut se lire, en langage moderne, comme une manière de sortir d'une boucle attentionnelle coûteuse pour revenir au présent perceptif. Voilà une lecture éclairante — et prudente.
La présence à l'instant et l'orientation de l'attention
La présence à l'instant, chez Vittoz, consiste à vivre pleinement la sensation présente au lieu de dériver vers le passé ou le futur. Les sciences cognitives ont bien documenté combien l'esprit humain passe de temps « ailleurs » que dans la tâche en cours, et combien ce vagabondage est corrélé, en moyenne, à un moindre bien-être ressenti sur le moment.
Ramener volontairement l'attention vers une cible sensorielle sollicite les réseaux d'orientation et de contrôle attentionnel. C'est exactement ce que demandent les exercices de réceptivité de Vittoz : regarder vraiment un objet, écouter vraiment un son. On peut donc dire, prudemment, que ces exercices entraînent des fonctions attentionnelles bien identifiées. Ce que l'on ne peut pas dire, c'est que Vittoz « connaissait les réseaux attentionnels » : il ne les connaissait pas, ils n'existaient pas comme concept. Il avait une intuition pratique ; la science lui a, longtemps après, donné un vocabulaire pour la décrire.
A-t-on jamais tenté de le mesurer ? Une seule fois, ou presque : le volet attentionnel du programme FoVea, un programme inspiré de Vittoz (R. Shankland et coll., voir Que valent les preuves ?). Après huit semaines, les personnes formées répondaient un peu plus vite à une tâche attentionnelle en laboratoire — un gain global et modeste —, tandis que l'hypothèse plus précise des chercheurs (une réduction ciblée de certains automatismes) n'était pas confirmée. La résonance entre Vittoz et l'entraînement de l'attention est donc plausible, et même, une fois, effleurée par la mesure ; elle reste loin d'une démonstration, et ne portait pas sur la méthode classique.
Concentration, élimination et contrôle exécutif
Le versant « émissivité » de la méthode comprend deux piliers pratiques : la concentration (fixer sa pensée sur un point sans se disperser, voir Les exercices de concentration) et l'élimination (laisser partir une pensée parasite au lieu de lutter contre elle).
Ces deux gestes recoupent des fonctions que les sciences cognitives regroupent sous le terme de contrôle exécutif : maintenir un but en mémoire de travail, résister à l'interférence, inhiber une réponse automatique, désengager l'attention d'un distracteur. L'observation clinique de Vittoz — « combattre une pensée la renforce, mieux vaut la laisser partir » — rejoint d'ailleurs un constat familier : l'effort de supprimer activement une pensée peut produire l'effet inverse et la faire revenir. L'élimination douce de Vittoz, qui détourne l'attention plutôt qu'elle ne réprime, est cohérente avec cette idée.
Cohérente : le mot est choisi. Cohérence n'est pas preuve d'efficacité. Que la logique de l'exercice s'accorde avec ce que l'on sait du contrôle attentionnel rend l'exercice raisonnable ; cela ne mesure pas ses effets sur, disons, l'anxiété clinique.
« Énergie cérébrale » : la charge mentale, en langage de 1900
Le terme le plus daté de Vittoz est sans doute celui d'énergie cérébrale : un cerveau qui « s'épuise » à trop émettre et se « recharge » en recevant (voir L'énergie cérébrale et la fatigue nerveuse). Pris au pied de la lettre, ce langage énergétique n'a pas de correspondant physiologique simple : le cerveau ne se « vide » pas d'une énergie mesurable comme une batterie.
Mais si l'on regarde l'intuition derrière la métaphore, elle est étonnamment moderne. Les sciences cognitives parlent de charge mentale et de limites de la mémoire de travail : notre capacité à traiter simultanément des informations est bornée, et la solliciter en continu produit une fatigue attentionnelle mesurable dans la baisse de performance. L'idée qu'un environnement sursollicitant épuise l'attention, et qu'un contact apaisé avec un environnement sensoriel simple la « restaure », a même donné lieu à des travaux en psychologie de l'environnement.
Autrement dit : « énergie cérébrale » est une métaphore d'époque ; la charge mentale et la fatigue attentionnelle sont des notions établies. La première n'est pas la seconde, mais elle en était une préfiguration intuitive. Voilà typiquement où le pont est légitime — à condition de dire clairement qu'on remplace une image ancienne par un concept actuel, et non qu'on « démontre » l'image ancienne.
Régulation émotionnelle : un pont plus fragile
On lit parfois que Vittoz « agit sur l'amygdale » ou « renforce le cortex préfrontal ». Soyons nets : rien de tel n'a été mesuré pour la méthode Vittoz elle-même. Ce que l'on sait, c'est que la régulation des émotions met en jeu des circuits entre régions préfrontales et structures profondes comme l'amygdale, et que des pratiques attentionnelles apparentées (notamment de type pleine conscience) ont été associées, dans certaines études, à des modifications de ces circuits. Mais ces résultats concernent d'autres pratiques, étudiées séparément, et leur transposition à Vittoz relève de l'hypothèse, pas du constat (voir Vittoz et la pleine conscience : cousins, pas jumeaux).
La prudence est ici maximale. Emprunter les images cérébrales de la recherche sur la mindfulness pour habiller Vittoz d'une caution neuroscientifique serait exactement le genre de raccourci que ce site refuse.
Ce que le « pont prudent » nous apprend
Que retenir de cette relecture ? Trois choses.
D'abord, que Vittoz était un fin observateur clinique. Sans les outils de la neuro-imagerie, il a repéré des phénomènes — le coût de la rumination, la restauration par le sensoriel, l'inefficacité de la lutte contre une pensée — que les sciences cognitives décrivent aujourd'hui dans leur propre langue. Ce n'est pas rien : c'est le signe d'une pratique enracinée dans l'expérience réelle des patients.
Ensuite, que son vocabulaire doit être traduit, pas vénéré. « Vibration », « onde », « énergie cérébrale » : ce sont des images de 1900. Les conserver comme des concepts scientifiques serait une erreur ; les jeter avec l'intuition qu'elles portaient en serait une autre. On traduit.
Enfin, que la question de fond reste entière : ces exercices sont-ils efficaces, et pour qui ? Comprendre un mécanisme plausible ne répond pas à cette question. Seule une évaluation clinique le peut — et c'est précisément là que le bât blesse. L'article suivant y consacre toute son attention.
Pour aller plus loin
- L'énergie cérébrale et la fatigue nerveuse — la métaphore d'époque dont la « charge mentale » est la traduction moderne.
- Les exercices de concentration — le versant « contrôle exécutif » de la méthode.
- Vittoz et la pleine conscience — pourquoi les images cérébrales de la mindfulness ne se prêtent pas à Vittoz.
- Que valent les preuves ? — comprendre un mécanisme ne prouve pas une efficacité.
Sources principales : R. Vittoz, Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral (1911, domaine public) ; notions de psychologie cognitive de l'attention et de la charge mentale (littérature générale) ; R. Shankland, P. Favre, I. Kotsou, M. Mermillod, « Mindfulness and de-automatization », revue Mindfulness, et R. Shankland et coll., Applied Psychology: Health and Well-Being (2020) — programme FoVea, en lien avec l'IRDC ; documentation de l'IRDC (Institut de Recherche et de Développement du Contrôle Cérébral).