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Adultes, formation et monde du travail

« À mon âge, je n'ai plus la mémoire » ; « moi, les études, c'est fini depuis longtemps ». La gestion mentale oppose à ces phrases un démenti tranquille : les gestes mentaux n'ont pas d'âge, et l'adulte dispose même d'un atout que l'écolier n'a pas, la capacité de se pencher lucidement sur sa propre manière d'apprendre. Concours, VAE, formation professionnelle, transmission d'un métier, prise de parole : cet article fait le tour de ce que la gestion mentale offre à ceux qui ont quitté l'école sans avoir fini d'apprendre.

L'éducabilité ne prend pas sa retraite

Antoine de la Garanderie a bâti toute son œuvre sur un pari : l'éducabilité de chacun, c'est-à-dire la conviction que les moyens d'apprendre peuvent toujours être découverts, décrits et développés, quel que soit le point de départ. Rien, dans ce pari, ne mentionne une limite d'âge. Les gestes mentaux qu'il a décrits (être attentif, mémoriser, comprendre, réfléchir, imaginer) sont des actes de la conscience, et non des privilèges de la jeunesse. Ce que l'adulte appelle « perte de mémoire » est le plus souvent une perte de projet : à l'école, tout était organisé pour qu'on apprenne (échéances, contrôles, rendez-vous fixés avec le savoir) ; dans la vie adulte, plus personne n'organise ces rendez-vous, et la mémoire, qui vit de projets d'avenir (voir Le geste de mémorisation), tourne à vide.

L'adulte a en revanche une spécificité : des habitudes évocatives installées, sédimentées par des décennies. Rappelons le terme : l'évocation est l'acte de faire exister mentalement, en images, en mots intérieurs ou en sensations, ce qu'on perçoit ou pense (voir L'évocation : la clé de voûte). Chez l'adulte, ces habitudes sont à la fois une force (elles sont rodées, efficaces dans leur domaine) et une ornière (on ne sait plus qu'on pourrait faire autrement). Le premier travail est donc un travail d'introspection, cette observation méthodique de sa propre vie mentale que La Garanderie a réhabilitée contre la psychologie de son temps (voir L'introspection réhabilitée) : comment est-ce que je m'y prends, moi, quand je retiens un dossier, un itinéraire, un nom ? Qu'est-ce qui se passe dans ma tête quand ça marche ? La réponse, souvent découverte à quarante ans passés, provoque régulièrement la même exclamation : « si j'avais su ça au collège… »

Reprendre des études : concours, VAE, formation diplômante

La reprise d'études confronte l'adulte à un paradoxe : il doit ré-endosser des habits d'étudiant avec une tête qui a changé. La gestion mentale lui fournit un plan de travail :

Apprendre et transmettre un métier : le tutorat éclairé

Un savoir-faire professionnel est fait de gestes, et derrière chaque geste physique réussi, il y a des gestes mentaux : l'artisan expérimenté voit la pièce finie avant de commencer, entend que le moteur tourne rond, sent venir le point de rupture du matériau. Le drame de la transmission, c'est que tout cela est devenu invisible à l'expert lui-même : il « le fait », voilà tout. Quand il montre, l'apprenti perçoit le geste extérieur mais pas la vie mentale qui le pilote.

Le tutorat éclairé par le dialogue pédagogique consiste à rendre cette vie mentale explicite, dans les deux sens. Au tuteur, on apprend à se questionner (« quand je règle cette machine, à quoi je fais attention ? qu'est-ce que je me dis ? qu'est-ce qui me prévient que ça va bien ou mal ? »), puis à livrer ces indices à l'apprenti en plus du mode opératoire. À l'apprenti, on apprend à évoquer les gestes professionnels : se repasser mentalement le film de la manœuvre après démonstration, se voir et se sentir la faire, la « répéter » de tête le soir. Les sportifs appellent cela l'imagerie mentale ; les compagnons l'ont toujours pratiqué sans le nommer.

Prendre la parole : l'évocation anticipatrice

Présentation devant un comité, entretien annuel, soutenance : la préparation mentale d'une prise de parole est un cas pur d'évocation anticipatrice, qui consiste à vivre la scène en pensée avant de la vivre en réalité. Il s'agit d'évoquer la situation plutôt que d'apprendre son texte par cœur (récitation fragile, qui s'effondre à la première question) : se voir dans la salle, s'entendre dérouler ses trois idées-forces, imaginer les objections probables et s'entendre y répondre. On répète ainsi des trajets mentaux plutôt que des phrases, et le jour venu, la situation réelle est une situation déjà connue. Un manager préparant une présentation gagnera à structurer d'abord sa pensée en trois ou quatre évocations-pivots (un schéma, un chiffre-clé, une anecdote, une image de conclusion), puis à se raconter le trajet de l'une à l'autre. Les diapositives redeviennent alors ce qu'elles auraient toujours dû être, des appuis et non des bouées.

La mémoire au quotidien : noms, dossiers, visages

« Je ne retiens plus les noms » : appliquez le diagnostic de La Garanderie. Quand on vous présente quelqu'un, percevez-vous son nom… ou l'évoquez-vous ? La plupart du temps, le nom est entendu et jamais repris, sans évocation ni projet de réutilisation : il n'a jamais été mémorisé, il n'a donc pas été « oublié ». Le remède tient en trois secondes : ré-entendre intérieurement le nom, le redire (« enchanté, madame Ferrand »), et se donner un rendez-vous (« tout à l'heure, en partant, je la saluerai par son nom »). Même logique pour les dossiers : clore chaque lecture par trente secondes de restitution mentale (« qu'est-ce que j'en dirais en deux phrases à un collègue ? ») transforme la lecture professionnelle en acquis mobilisable en réunion.

Le sens de la vie, pour La Garanderie, se joue dans les moyens qu'on se découvre : chaque être, écrit-il en substance, porte en lui des ressources de connaissance qui n'attendent que d'être décrites pour devenir des libertés.

D'après Antoine de la Garanderie, Défense et illustration de l'introspection, Le Centurion, 1989.

Pour aller plus loin

Sources principales : Antoine de la Garanderie, Pédagogie des moyens d'apprendre (Le Centurion, 1982) ; Défense et illustration de l'introspection (Le Centurion, 1989) ; La motivation (Le Centurion, 1991).

Dans la base documentaire : mémoire de master « gestion de la diversité » appuyé sur la gestion mentale (68 p.) ; Lettre d’IF n° 99, pratiques et recherches en pédagogie des gestes mentaux ; Lettre d’IF n° 96 (2007) ; Lettre d’IF n° 97 (2007). Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.