Perspectives

Les fondements philosophiques

On présente souvent Antoine de la Garanderie comme un pédagogue de terrain, homme des entretiens avec les élèves et des recettes pour mieux apprendre. C'est oublier l'essentiel : cet homme était philosophe de formation, agrégé de philosophie, docteur en philosophie. La gestion mentale est une philosophie appliquée, enracinée dans la phénoménologie de Husserl, la psychologie d'Albert Burloud et une longue tradition française de la vie intérieure, et non une méthode tombée du ciel des salles de classe. Cet article vous fait visiter ces fondations sans jargon, avec des exemples de tous les jours.

Un philosophe en pédagogie

Commençons par un fait trop peu connu. Avant d'écrire Les profils pédagogiques, Antoine de la Garanderie a passé l'agrégation de philosophie, enseigné cette discipline pendant des décennies en classes terminales, et soutenu une thèse de doctorat sous la direction du philosophe et psychologue Albert Burloud. Quand il interroge un élève sur ce qui se passe dans sa tête, il ne bricole pas : il applique une méthode philosophique constituée, avec ses règles, ses précautions, sa tradition.

Cela change la manière de lire son œuvre. Les concepts qui structurent la gestion mentale (l'évocation, le projet, les gestes mentaux) sont des descriptions d'actes de conscience, construites avec les outils de la philosophie du XXe siècle, et non des trouvailles empiriques qu'on pourrait remplacer par d'autres. Pour comprendre d'où ils viennent, il faut remonter à quatre sources : la phénoménologie de Husserl, la psychologie de la pensée de Burloud, la tradition spiritualiste française (Maine de Biran, Bergson) et, en arrière-plan, Kant. Prenons-les une par une.

Husserl et l'intentionnalité : toute conscience est conscience de quelque chose

Edmund Husserl (1859-1938) est le fondateur de la phénoménologie, ce courant philosophique qui se donne pour tâche de décrire rigoureusement l'expérience vécue, c'est-à-dire la manière dont le monde apparaît à une conscience plutôt que ce qu'il est « en soi ». Sa thèse centrale tient en une formule devenue célèbre : toute conscience est conscience de quelque chose. C'est ce qu'il appelle l'intentionnalité.

Derrière le mot technique se cache une idée simple. Votre conscience n'est jamais une boîte vide qui recevrait passivement des impressions, comme un seau reçoit la pluie. Elle est toujours tendue vers quelque chose, orientée, visante. Vous ne « pensez » jamais dans l'absolu : vous pensez à votre rendez-vous de demain, vous vous souvenez de ce visage, vous imaginez votre future cuisine. La conscience est un acte dirigé, pas un réceptacle.

Vous voyez sans doute déjà où cela mène. Si toute conscience est visée, alors apprendre est un acte orienté, et non une réception passive. Le projet, cette notion cardinale de la gestion mentale (se donner par avance l'intention de faire exister mentalement ce qu'on va percevoir, en vue de s'en resservir), est la traduction pédagogique directe de l'intentionnalité husserlienne. Et l'évocation, cet acte par lequel je fais exister dans ma tête ce que je viens de percevoir, est elle aussi un acte intentionnel : je n'évoque jamais « en général », j'évoque ce poème, cette figure de géométrie, pour le redire, le comprendre ou m'en resservir. La Garanderie ne s'en est jamais caché : la gestion mentale se veut une phénoménologie des actes de connaissance.

Décrire les vécus de conscience : une méthode, pas une rêverie

Outre une thèse, la phénoménologie a légué à La Garanderie une méthode. Husserl demandait qu'on revienne « aux choses mêmes », c'est-à-dire qu'on décrive l'expérience telle qu'elle se vit, en suspendant nos théories toutes faites sur ce qu'elle devrait être. Il s'agit de décrire avant d'expliquer et de regarder finement avant de classer.

C'est le geste même du dialogue pédagogique. Quand La Garanderie demande à un élève : « Que se passe-t-il dans ta tête quand tu apprends ta leçon ? », il ne lui demande pas de se juger, ni d'expliquer pourquoi il réussit ou échoue. Il lui demande de décrire, comme on décrirait un paysage, les images, les mots intérieurs, les mouvements qui peuplent son expérience d'apprentissage. Et de cette description patiente, menée sur des centaines de sujets, il tire des structures : les habitudes évocatives, les paramètres, les gestes mentaux. La démarche est celle du phénoménologue, transportée du bureau du philosophe à la table de l'élève.

C'est aussi pour cela que La Garanderie a défendu bec et ongles l'introspection, dans un livre au titre de manifeste, Défense et illustration de l'introspection (1989). La psychologie expérimentale du XXe siècle avait banni le témoignage du sujet sur sa propre pensée, jugé invérifiable. La Garanderie répond en philosophe : se priver de la description des vécus de conscience, c'est se condamner à ne rien savoir de ce qui fait la différence entre percevoir et apprendre. L'introspection qu'il défend est une description méthodique, guidée et recoupée, bien différente de la confidence vague et cousine de ce que les phénoménologues appellent la description des vécus.

Albert Burloud, le maître discret

Deuxième racine, plus confidentielle : Albert Burloud (1888-1954), professeur à Rennes, directeur de thèse de La Garanderie, et représentant d'une « psychologie de la pensée » aujourd'hui presque oubliée. À une époque où le behaviorisme triomphant réduisait la psychologie à l'étude des comportements observables (stimulus, réponse, et silence sur ce qui se passe entre les deux), Burloud maintenait que la pensée a une vie propre, structurée, analysable.

De Burloud, La Garanderie retient deux idées décisives. Selon la première, la vie mentale est un tissu de tendances et de schèmes, c'est-à-dire de dynamismes orientés qui organisent notre activité intérieure, et non un brouillard. Penser, c'est agir mentalement, selon des formes que l'on peut identifier. On reconnaît là, en germe, les gestes mentaux : l'attention, la mémorisation, la compréhension décrites comme des actes structurés et non comme des facultés mystérieuses. La seconde idée est que le sujet a un accès réel, quoique perfectible, à sa propre vie mentale. Contre l'interdit behavioriste, Burloud légitimait le recours au témoignage intérieur. Sans Burloud, il n'y aurait pas eu de dialogue pédagogique.

Maine de Biran et Bergson : l'héritage spiritualiste français

La troisième racine est une tradition philosophique bien française, le spiritualisme, à prendre au sens d'une philosophie qui part de la vie de l'esprit, contre les réductions mécanistes, et non au sens des tables tournantes.

Maine de Biran (1766-1824), d'abord. Ce philosophe méconnu a placé au centre de sa pensée une expérience que chacun connaît : l'effort. Quand je soulève un poids, quand je me force à rester attentif, quand je m'arrache à la distraction, je me saisis moi-même comme cause agissante. Je me connais en agissant, dans la résistance que le monde m'oppose et que je surmonte, plutôt qu'en me contemplant dans un miroir. Transposez cela à l'école : l'élève découvre ses capacités en faisant, c'est-à-dire en accomplissant des actes mentaux dont il éprouve qu'ils dépendent de lui, plutôt qu'en passant des tests. Chez La Garanderie, l'apprentissage est toujours décrit comme un acte que le sujet pose, jamais comme un traitement qu'il subit. C'est du Biran appliqué.

Henri Bergson (1859-1941), ensuite. De lui, La Garanderie hérite deux thèmes. La durée, d'abord : le temps vécu de la conscience n'est pas le temps des horloges ; comprendre demande du temps intérieur, un mûrissement, et l'école qui presse tout le monde au même rythme ignore cette durée. La gestion mentale reprend ce thème en réclamant, par exemple, le temps de la pause évocative. Les images, ensuite : dans Matière et mémoire, Bergson décrit une conscience qui vit d'images et une mémoire qui n'est pas un tiroir mais un acte tourné vers l'action présente. Quand La Garanderie affirme que mémoriser, c'est se donner rendez-vous avec l'avenir (évoquer maintenant en imaginant le moment où l'on se resservira de l'acquis), il pense en bergsonien : la mémoire est tension vers l'avenir, non stockage du passé.

Critique de la raison pédagogique : le clin d'œil à Kant

En 1997, La Garanderie publie la somme philosophique de sa maturité sous un titre qui est tout un programme : Critique de la raison pédagogique. Impossible de ne pas entendre l'écho de Kant et de sa Critique de la raison pure. Plus qu'une coquetterie, le parallèle annonce l'ambition du livre.

Au lieu de demander « que connaissons-nous ? », Kant demandait « à quelles conditions une connaissance est-elle possible ? », c'est-à-dire quelles structures doivent être en place, dans le sujet, pour que l'expérience devienne savoir. La Garanderie transpose la question à la pédagogie : à quelles conditions l'acte d'apprendre est-il possible ? Il ne demande plus « quelles méthodes marchent ? » (question empirique), mais « que doit accomplir une conscience, nécessairement, pour qu'il y ait apprentissage ? » (question de droit, dirait Kant). Sa réponse tient dans les structures qu'il a passé sa vie à décrire : pas d'apprentissage sans projet, pas d'acquisition sans évocation, pas de geste mental sans intention de sens. À ses yeux, ces structures sont les conditions de possibilité de tout apprentissage humain, et non des recettes parmi d'autres : chacun les met déjà en œuvre, sans le savoir, chaque fois qu'il apprend vraiment.

Il ne suffit pas de constater que certains réussissent et d'autres non : il faut fonder en raison les moyens de la réussite, décrire les actes sans lesquels aucun apprentissage n'est possible, et les mettre à la disposition de tous, écrit-il en substance dans ce maître-livre.

D'après Antoine de la Garanderie, Critique de la raison pédagogique, 1997

Une anthropologie de la liberté et de la dignité

Sous la méthode, il y a une vision de l'homme, ce que les philosophes appellent une anthropologie. Elle tient en trois affirmations, qui donnent à la gestion mentale sa tonalité si particulière.

La liberté, d'abord. Si mes manières d'apprendre sont des habitudes et non une nature, alors je peux en changer. L'élève qui « n'a jamais eu la bosse des maths » n'est pas assigné à résidence : ses habitudes évocatives peuvent s'enrichir, ses gestes mentaux se perfectionner. Là où le discours du don enferme, la description des moyens libère. La gestion mentale est, de part en part, une pédagogie de la liberté : elle ne dit jamais à personne ce qu'il est, elle lui montre ce qu'il fait, et donc ce qu'il pourrait faire autrement.

La dignité, ensuite. Interroger un élève sur sa vie mentale, c'est le traiter en sujet, pas en objet à évaluer. Le dialogue pédagogique repose sur un pari de confiance : ce que vit cette conscience-là mérite d'être écouté, décrit et honoré, même et surtout quand elle échoue. Derrière chaque « mauvais élève », il y a une vie mentale réelle, souvent riche, que personne n'a jamais pris la peine de rencontrer.

L'éducabilité universelle, enfin. « Tous les enfants peuvent réussir » : le titre de son livre de 1988 énonce une thèse philosophique, et non un slogan publicitaire. Puisque les conditions de l'apprentissage sont des actes descriptibles et transmissibles, nul n'en est par principe exclu. On mesure la radicalité de l'affirmation : elle s'oppose frontalement à des siècles de fatalisme scolaire.

On peut ajouter une quatrième source, plus discrète. La Garanderie était un chrétien convaincu, et son humanisme s'en nourrit visiblement : chaque personne est unique, appelée à croître, jamais réductible à ses performances. Mais il faut le dire avec la même discrétion que lui : rien, dans la gestion mentale, ne présuppose une foi. Sa conviction spirituelle irrigue le regard (cette confiance têtue dans chaque être humain) sans jamais entrer dans la méthode, qui se veut descriptive et universelle. Croyants et incroyants la pratiquent à égalité.

Du sens à l'être : la philosophie de la maturité

Les derniers ouvrages déplacent l'accent : Comprendre les chemins de la connaissance (2002), Plaisir de connaître, bonheur d'être (2004) et Renforcer l'éveil au sens (2006). La question n'y est plus seulement « comment apprendre efficacement ? », mais « pourquoi connaître rend-il heureux ? ». La Garanderie y déploie ce qu'il appelle une pédagogie du sens et de l'être : apprendre consiste à répondre à un appel du sens, plutôt qu'à accumuler des performances, et, ce faisant, à devenir davantage soi-même.

Le titre de 2004 dit tout : plaisir de connaître, bonheur d'être. Le plaisir n'est pas la récompense qui suivrait l'effort, comme le dessert suit les épinards : il est intérieur à l'acte de connaître lui-même, quand cet acte est accompli avec ses vrais moyens et pour un vrai sens. Et ce plaisir débouche sur plus grand que lui : le sentiment d'exister pleinement, d'être au monde en comprenant le monde. On est loin des techniques de mémorisation, et pourtant on n'a jamais quitté la même intuition, présente dès les années 1970 : l'être humain est fait pour comprendre, et l'en priver, par ignorance de ses moyens, est une injustice qui se répare.

Ainsi se referme le cercle philosophique. Husserl fournissait la structure (la conscience intentionnelle), Burloud la légitimité (la vie mentale descriptible), Biran et Bergson la chair (l'effort, la durée, les images), Kant l'ambition (fonder en raison). L'anthropologie de la liberté donne le cap ; la pédagogie de l'être donne l'horizon. La gestion mentale est une philosophie qui a pris le risque de descendre dans les cartables, et non une technique ornée de philosophie.

Pour aller plus loin

Sources principales : Antoine de la Garanderie, Critique de la raison pédagogique (1997) ; Défense et illustration de l'introspection (1989) ; Plaisir de connaître, bonheur d'être (2004) ; Comprendre les chemins de la connaissance (2002).

Dans la base documentaire : Feuille d’IF n° 27, dossier phénoménologie de l’attention ; texte d’A. de La Garanderie, intervention face à Alain Berthoz (1997) ; A. de La Garanderie, conférence « Le silence ? » (1989), transcription partie 1 ; « L’acte de réflexion et la pédagogie », texte d’A. de La Garanderie, Lettre d’IF n° 100, p. 3. Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.