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Les devoirs sans batailles quotidiennes

Chaque soir, la même scène : « Tu as fait tes devoirs ? — Après. — Non, maintenant. — J'y arrive pas ! » Le cahier devient un ring. La méthode Faber & Mazlish ne rend pas les devoirs amusants par magie, mais elle change radicalement qui porte le problème — et, souvent, cela suffit à désarmer la bataille.

À qui appartient le problème ?

Le premier renversement utile est presque philosophique : les devoirs sont ceux de l'enfant, pas les nôtres. Cela paraît évident, et pourtant la plupart des batailles naissent d'une confusion des rôles. À force de rappeler, vérifier, corriger, s'inquiéter, le parent finit par porter seul une charge qui devrait revenir à l'élève. L'enfant, lui, en déduit tranquillement que ce n'est pas son affaire : quelqu'un veille pour lui.

Reprendre sa juste place ne signifie pas se désintéresser. Cela signifie soutenir sans prendre en charge, être disponible sans faire à la place. La nuance est décisive. Un enfant qu'on aide à réfléchir gagne en compétence et en confiance ; un enfant à qui l'on dicte les réponses apprend surtout qu'il ne s'en sortirait pas sans nous. Le but des devoirs n'est pas qu'ils soient parfaits ce soir : c'est que l'enfant devienne, peu à peu, capable de les mener seul.

Commencer par accueillir la frustration

Avant tout conseil, il y a l'émotion. Les devoirs arrivent au pire moment de la journée : après des heures de classe, quand l'enfant est vidé et voudrait souffler. La fatigue, le sentiment d'incompétence face à un exercice difficile, la comparaison avec le camarade qui « comprend tout » — tout cela produit une frustration bien réelle. La nier (« Ce n'est pas si dur, arrête de te plaindre ») garantit l'escalade.

Accueillir ce que l'enfant ressent ne résout pas l'exercice, mais rouvre la porte. « Ça a l'air vraiment pénible, ce problème de maths. » « Tu en as marre, tu as travaillé toute la journée et il faut encore t'y remettre. » Souvent, un enfant qui se sent compris trouve, deux minutes plus tard, l'énergie de s'y mettre — non parce qu'on l'a poussé, mais parce qu'on a d'abord déchargé le trop-plein.

Soutenir sans faire à la place

Aider un enfant à faire ses devoirs relève d'un art discret : en dire assez pour le remettre en route, pas assez pour lui voler le travail. Plusieurs outils de la méthode s'y prêtent particulièrement.

Donner une information plutôt qu'un ordre. « La table de multiplication est collée sur ton bureau » ouvre une ressource ; « Apprends tes tables » ne fait que commander. Décrire ce qu'on voit. « Tu as réussi les trois premières lignes tout seul » redonne de l'élan mieux qu'un « continue ». Poser une question qui relance la pensée plutôt que de fournir la solution : « Qu'est-ce que tu as déjà essayé ? », « Ça te rappelle quel exercice de la semaine dernière ? ».

La logique est constante : on renvoie l'enfant vers ses propres ressources. Faire à sa place soulage sur le moment mais installe la dépendance ; l'accompagner à trouver, même plus lentement, construit l'autonomie qui, à terme, fera disparaître la bataille elle-même.

Construire la routine par la résolution de problème

Quand le conflit revient chaque soir, ce n'est plus un incident : c'est un problème récurrent. Et les problèmes récurrents ne se règlent pas à chaud, dans l'énervement, mais à froid, ensemble. C'est le terrain d'élection de la résolution de problème collaborative.

La démarche est simple à énoncer, exigeante à tenir. On choisit un moment calme. On parle d'abord des sentiments et du point de vue de l'enfant : « Les devoirs, on dirait que c'est la corvée du soir pour toi. Raconte. » Puis on exprime les siens sans accuser : « Moi, ça m'inquiète quand ça se finit à 21 heures dans les larmes. » On cherche ensuite toutes les idées, ensemble, sans en juger aucune sur le moment — même les farfelues : « Faire les devoirs devant la télé », « Commencer par la matière préférée », « Une pause goûter avant », « Les faire le matin ». On les note toutes. Enfin, on retient ensemble celles qui conviennent aux deux parties, et on convient d'un essai à durée limitée.

Le gain n'est pas seulement pratique. Un enfant qui a participé à l'élaboration de la règle la défend, parce qu'elle est devenue un peu la sienne. On sort du face-à-face « celui qui impose / celui qui résiste » pour entrer dans un « nous » qui cherche une solution.

Décrire, plutôt que juger, le travail fourni

Le rapport aux devoirs se joue aussi dans la manière dont on parle du résultat. « Bravo, tu es super intelligent ! » semble encourageant, mais l'éloge évaluatif a un revers : l'enfant qui « est intelligent » a beaucoup à perdre le jour où il ne comprend pas — mieux vaut alors ne pas essayer. L'éloge descriptif, lui, valorise l'effort et la démarche : « Tu as recommencé trois fois ce problème sans abandonner. Ça, c'est de la persévérance. » L'enfant s'approprie une qualité liée à ce qu'il fait, non à une étiquette figée.

La même finesse vaut pour l'erreur. Décrire (« Il manque le résultat de la deuxième colonne ») plutôt que juger (« Tu as encore bâclé ») garde l'erreur à sa place : une information sur le travail, pas un verdict sur la personne. Un enfant qui n'a pas peur de se tromper devant nous osera chercher, tâtonner, apprendre.

Garder le lien au-dessus du cahier

Il faut le dire clairement : la méthode n'a pas pour but de faire aimer les devoirs, ni de garantir de bonnes notes. Elle vise quelque chose de plus durable — préserver la relation pendant qu'on traverse un terrain de tension quotidien. Un enfant peut détester les fractions et se sentir, malgré tout, soutenu et respecté à la table du soir. C'est cela, précisément, qui l'aidera à y revenir.

Quand le combat des devoirs devient trop lourd — larmes tous les soirs, blocage profond, décrochage —, il vaut la peine de se demander si le problème est vraiment le comportement, ou s'il signale une difficulté d'apprentissage, une fatigue excessive, une charge scolaire mal calibrée. La communication respectueuse aide à repérer ces signaux, non à les remplacer. Parfois, la meilleure décision est d'en parler à l'enseignant et de desserrer l'étau, plutôt que de gagner la bataille du soir.

Pour aller plus loin

Méthode de référence : Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent et Parler pour que les enfants apprennent, à la maison et à l'école (Adele Faber & Elaine Mazlish) ; Entre parent et enfant (Haim Ginott). Sources documentaires consultées : CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), fiche ressource « La méthode Faber et Mazlish, un outil de communication bienveillante », 2021 ; Y. Jallab & B. Sorgius, « La place de l'empathie dans l'enseignement secondaire », mémoire de Master MEEF, INSPE, Université de Strasbourg, 2024 ; Portail petite enfance de la Manche, fiche « Faber & Mazlish et Rosenberg », 2018.