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Écrans : appliquer la méthode sur un terrain miné
« Encore cinq minutes ! » « Tu as dit ça il y a une heure. » « J'ai pas fini ma partie ! » L'arrêt de l'écran est devenu l'un des points de friction les plus universels de la vie de famille. Les livres d'Adele Faber et Elaine Mazlish n'en parlent pas — ils sont antérieurs à ce monde. Mais leurs outils, eux, s'y transposent remarquablement bien, à condition de ne pas leur faire dire plus qu'ils ne peuvent.
Un terrain que les livres d'origine n'abordent pas
Soyons clairs d'emblée : les ouvrages fondateurs de la méthode Faber & Mazlish ont été écrits avant l'omniprésence des smartphones, des tablettes et des jeux vidéo tels qu'on les connaît. La question des écrans n'y figure pas. Ce que nous proposons ici n'est donc pas « la position de Faber et Mazlish sur les écrans » — elle n'existe pas —, mais une transposition raisonnée de leurs outils à un problème qu'elles n'ont pas traité.
Cette honnêteté a une conséquence pratique : la méthode ne tranche pas les débats proprement techniques sur les écrans. Combien de temps par jour ? À partir de quel âge ? Quels contenus ? Ces questions relèvent des recommandations de santé publique et du jugement de chaque famille, pas d'un livre sur la communication. Ce que la méthode éclaire, c'est autre chose, et c'est déjà beaucoup : comment parler des écrans, comment accueillir la frustration qu'ils génèrent, comment fixer et faire vivre une règle sans transformer chaque soir en champ de bataille.
Pourquoi l'arrêt est si difficile — pour l'enfant
Avant de chercher des techniques, il vaut la peine de comprendre ce que vit l'enfant. Un écran captive : le jeu propose un objectif à atteindre, la vidéo enchaîne automatiquement sur la suivante, tout est conçu pour retenir l'attention. Demander d'arrêter, c'est demander d'abandonner une activité en plein milieu, au moment précis où elle est la plus prenante. Ce n'est pas de la mauvaise volonté : c'est une transition brutale imposée de l'extérieur.
Vu ainsi, la frustration de l'enfant cesse d'être une provocation et redevient ce qu'elle est : une émotion légitime, exactement comme celle de quitter le parc ou de ranger un jeu passionnant. Et ce que la méthode dit des émotions vaut ici aussi — les nier (« Arrête ton cinéma, c'est qu'un dessin animé ») ferme la porte ; les accueillir la garde ouverte.
Poser des limites sans devenir un distributeur de menaces
Le piège classique de l'écran, c'est l'escalade des menaces : « Éteins ou je confisque », « Encore un mot et c'est fini pour la semaine », « La prochaine fois, je jette la console ». Ces phrases fonctionnent parfois sur l'instant, mais elles usent. L'enfant apprend à négocier au bord du gouffre, teste jusqu'où on ira, et le parent se retrouve à brandir des menaces qu'il ne tiendra pas — ou pire, qu'il tiendra dans un excès qu'il regrettera.
Les outils de la méthode offrent une alternative plus soutenable. Donner une information : « Les écrans, c'est jusqu'au dîner. » Le dire en un mot : « Les écrans ! » (l'enfant sait déjà la règle, inutile de la sermonner). Décrire ce qu'on ressent : « Ça m'agace de devoir répéter dix fois. » Décrire ce qu'on voit : « Il est 19 heures, et la tablette est encore allumée. »
Et quand la règle n'est pas respectée, la méthode propose de remplacer la punition par des conséquences liées et annoncées à l'avance. Non pas « je confisque pour te punir », mais « quand la tablette ne s'éteint pas à l'heure convenue, elle reste rangée le lendemain — on réessaiera après ». La différence est subtile mais réelle : la conséquence découle logiquement du comportement, elle est prévisible, et elle ne vise pas à faire payer mais à faire respecter un cadre commun.
Co-construire les règles par la résolution de problème
Le cœur de la transposition est là. Plutôt que de décréter unilatéralement un règlement qui sera contesté chaque jour, la méthode invite à construire les règles avec l'enfant, par la démarche de résolution de problème collaborative. C'est l'outil le plus puissant sur ce terrain, parce que les écrans sont précisément le type de conflit qui revient sans cesse.
Concrètement, à un moment calme : on parle des sentiments et du point de vue de l'enfant (« Tu adores ce jeu, et t'arrêter, c'est dur »), on exprime les siens sans accuser (« Moi, je m'inquiète quand ça déborde sur le sommeil et les devoirs »), on cherche ensemble toutes les idées possibles sans les juger (« une heure le mercredi », « pas d'écran avant les devoirs », « un minuteur qui sonne », « le week-end plutôt qu'en semaine »), on les note, puis on retient celles qui conviennent aux deux parties.
Là encore, le gain dépasse la règle elle-même. Un enfant qui a co-décidé du cadre le vit comme un accord, non comme une contrainte subie. On sort de l'affrontement « toi qui interdis / moi qui contourne » pour entrer dans un « nous » qui gère ensemble un plaisir qu'il faut encadrer. Et ce que l'enfant apprend au passage — négocier, tenir un engagement, s'autoréguler — vaut bien plus que l'obéissance mécanique à un règlement imposé.
Ne pas transformer l'outil en manipulation
Un mot de prudence, car le terrain des écrans est propice à un détournement. Utiliser l'écran comme monnaie d'échange systématique (« si tu es sage, tu auras la tablette »), ou accueillir les émotions dans le seul but d'obtenir plus vite l'extinction, revient à vider la méthode de son sens. L'accueil du sentiment n'est pas une technique pour faire obéir en douceur : c'est une reconnaissance sincère. Dès qu'il devient un moyen de manipulation, l'enfant le sent, et l'outil se retourne.
De même, la co-construction n'a de valeur que si les idées de l'enfant pèsent réellement. Un « brainstorming » dont la conclusion était décidée d'avance n'est pas une résolution de problème, c'est une mise en scène — et les enfants ne s'y trompent pas longtemps.
Les limites de ce que la méthode peut faire
Enfin, l'honnêteté commande de reconnaître ce que ces outils ne règlent pas. Ils n'annulent pas le pouvoir de captation propre aux écrans, conçus par des professionnels pour retenir l'attention. Ils ne remplacent pas les repères de santé sur les usages selon l'âge, ni la vigilance sur les contenus. Ils n'effacent pas la difficulté réelle de tenir une règle sur la durée. Ce qu'ils apportent est plus modeste et plus précieux : une manière de traverser ce terrain miné en préservant le lien, en formant peu à peu l'enfant à s'autoréguler, plutôt qu'en gagnant chaque soir une bataille qui recommence le lendemain.
Pour aller plus loin
- Les alternatives à la punition : réparer plutôt que sanctionner — comment remplacer la confiscation-menace par des conséquences liées.
- Résoudre les problèmes ensemble : la démarche collaborative en étapes — l'outil clé pour co-construire les règles d'écran.
- Réussir la mise en œuvre : les écueils du quotidien et comment les éviter — pour ne pas glisser de l'outil vers la manipulation.
Méthode de référence : Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent (Adele Faber & Elaine Mazlish) ; Entre parent et enfant (Haim Ginott). La question des écrans n'est pas traitée dans ces ouvrages : cet article en propose une transposition. Sources documentaires consultées : Y. Jallab & B. Sorgius, « La place de l'empathie dans l'enseignement secondaire », mémoire de Master MEEF, INSPE, Université de Strasbourg, 2024 (qui mentionne le kit de médiation « Les écrans ? Apprendre à s'en servir pour ne pas les subir » du CLEMI / réseau Canopé, appuyé sur l'approche Faber-Mazlish) ; Portail petite enfance de la Manche, fiche « Faber & Mazlish et Rosenberg », 2018.