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À l'école : « Parler pour que les enfants apprennent »
Après avoir outillé des milliers de parents, Adele Faber et Elaine Mazlish ont tourné leur regard vers la classe. Le livre qui en est né, Parler pour que les enfants apprennent, montre que les mêmes habiletés de communication qui apaisent la maison peuvent transformer le rapport au savoir — pour l'enseignant comme pour le parent qui accompagne les devoirs.
D'un salon à une salle de classe
La méthode Faber-Mazlish est née autour d'une table, entre parents qui cherchaient à mieux se faire entendre de leurs enfants. Mais très vite, une question est revenue dans les ateliers : et à l'école ? Un enfant passe des milliers d'heures en classe ; l'adulte qui lui fait face y joue un rôle immense dans son goût d'apprendre, sa confiance et sa façon de vivre l'échec.
Sous-titré « à la maison et à l'école », Parler pour que les enfants apprennent s'adresse donc à deux publics à la fois. Il part d'un constat simple : on ne peut pas apprendre sereinement quand on se sent jugé, humilié ou incompris. Les émotions ne s'arrêtent pas à la porte de la salle de classe. Un enfant inquiet, honteux ou en colère n'a tout simplement pas la tête disponible pour retenir une leçon de grammaire. L'ouvrage propose donc de traiter d'abord le climat relationnel, comme condition de l'apprentissage, et non comme un supplément d'âme.
Fidèle à l'esprit des ateliers (voir l'article sur l'esprit des ateliers), le livre ne se contente pas d'exposer des principes : il propose des scènes, des dialogues avant/après et des exercices que l'enseignant peut essayer dès le lendemain. C'est une pédagogie qui s'apprend en s'exerçant, pas un catéchisme à réciter.
Accueillir les émotions pour libérer la tête
Le premier outil transposé en classe est le même qu'à la maison : reconnaître ce que l'enfant ressent avant de vouloir le raisonner. Un élève qui déclare « je suis nul en maths » ne demande pas qu'on le contredise (« mais non, tu es très bon »), il demande à être entendu. La contradiction, aussi bien intentionnée soit-elle, lui apprend surtout que son ressenti n'a pas de valeur.
Nommer l'émotion — « On dirait que ce contrôle t'a vraiment découragé » — produit l'effet inverse : l'enfant se sent compris, la tension baisse, et il redevient capable de réfléchir. Ce n'est pas une astuce pour manipuler, c'est le préalable neurologique et humain à tout apprentissage. La classe n'échappe pas à ce postulat.
Ce que confirme la recherche sur le lien enseignant-élève
Ce que la méthode pressent, les travaux sur la relation enseignant-élève le documentent. Les recherches consacrées à la dimension affective de cette relation montrent que l'engagement de l'enseignant — sa capacité à se soucier réellement de l'élève — nourrit la motivation à apprendre et protège contre le décrochage scolaire. Un enfant qui ne se sent pas en sécurité affective mobilise son énergie à se défendre plutôt qu'à apprendre ; à l'inverse, un climat empathique laisse le cerveau disponible pour mémoriser et raisonner. Les émotions ne sont pas un parasite de l'apprentissage : elles en sont une condition, et cette idée, longtemps taboue en salle des professeurs, gagne peu à peu droit de cité.
Des institutions publiques ne s'y trompent pas. Une fiche du Centre national de la fonction publique territoriale présente la méthode comme un outil de communication bienveillante fondé sur l'écoute active, l'empathie et le respect mutuel, en l'adossant aux apports des neurosciences affectives. Des enseignants qui s'y sont formés décrivent les ateliers Faber-Mazlish comme une porte d'entrée concrète pour introduire les compétences psychosociales en classe — précisément parce qu'ils s'apprennent par la mise en situation, en rejouant des scènes de façon plus empathique, et non par des cours théoriques. Un adulte ne transmet pas l'empathie en la décrivant : il la transmet en la vivant devant l'élève, qui l'absorbe par imitation.
Susciter la coopération sans humilier
Une salle de classe est un lieu où l'adulte doit constamment obtenir des comportements : s'asseoir, se taire, rendre un travail, ranger. La tentation est grande de gouverner par l'ordre, la menace ou le sarcasme devant les pairs. Or l'humiliation publique laisse des traces bien plus durables qu'une leçon oubliée.
Les habiletés de coopération se transposent presque telles quelles. Décrire le problème plutôt que d'accuser : « Il reste des feutres ouverts, ils vont sécher » agit mieux que « Qui est encore incapable de ranger son matériel ? ». Donner une information : « Les livres de la bibliothèque doivent revenir avant vendredi ». Le dire en un mot : « Les manteaux ! ». Décrire ce que l'on ressent, en parlant de soi et non du caractère de l'élève : « Ça me gêne de parler quand il y a du bruit, je perds le fil ». À chaque fois, on s'adresse à la situation, jamais à la valeur de l'enfant.
Le rapport à l'erreur : du verdict à l'étape
C'est peut-être là que le livre apporte le plus à l'école. L'erreur est le carburant de l'apprentissage : on n'apprend qu'en se trompant. Pourtant, tout dans la vie scolaire tend à la transformer en verdict — la note rouge, le classement, le soupir de l'adulte. L'enfant apprend alors non pas à progresser, mais à cacher ses erreurs, à ne plus prendre de risques, à répondre au hasard plutôt que d'oser « je ne sais pas ».
La méthode invite à décrire l'erreur comme une information utile plutôt qu'à la sanctionner. « Ici, tu as inversé les deux étapes — regarde ce qui se passe si on les remet dans l'ordre » enseigne quelque chose. « Encore faux, tu ne fais aucun effort » n'enseigne que la honte. On distingue ce qui est acquis de ce qui reste à travailler, sans étiqueter l'élève (voir l'article sur les rôles et les étiquettes, car « le cancre » ou « la bavarde » sont des prophéties qui s'installent vite en classe).
La sanction réflexe travaille souvent contre cet objectif. Punir systématiquement un élève envoyé chez le responsable d'établissement, sans chercher à comprendre ce qui l'a poussé à agir, lui apprend surtout qu'il n'a pas le droit de se tromper — l'inverse exact de ce qu'une école qui veut faire progresser devrait transmettre. Comprendre le mobile d'un comportement, accueillir ce que l'élève traverse avant de trancher, n'est pas du laxisme : c'est ce qui rend une exigence juste. La bienveillance bien comprise n'abolit ni le cadre ni les limites ; elle les pose sans humilier.
Féliciter pour construire l'autonomie
L'école adore les compliments évaluatifs : « Excellent ! », « Bravo, tu es le meilleur ! », les bons points, les smileys. Le livre reprend ici sa réserve désormais familière : l'éloge qui juge crée une dépendance au regard de l'adulte et une peur de décevoir, plutôt qu'une estime solide.
L'alternative est l'éloge descriptif : décrire précisément ce que l'on voit et l'effet produit, puis laisser l'enfant en tirer lui-même la conclusion sur ses capacités. « Tu as recommencé ce problème trois fois sans abandonner, et tu as fini par trouver » vaut mieux que « tu es intelligent » : l'enfant retient une stratégie (persévérer) plutôt qu'une étiquette fragile. Le sujet mérite à lui seul un développement complet, exposé dans l'article consacré à l'éloge descriptif, directement applicable en classe.
Résoudre ensemble plutôt qu'imposer
Pour les difficultés qui reviennent — un élève qui perturbe systématiquement, un groupe qui ne rend jamais ses devoirs, des conflits de récréation —, le livre propose la démarche de résolution de problème en commun. Plutôt que d'imposer une sanction de plus, l'adulte s'assoit avec l'enfant (ou la classe), accueille son point de vue, exprime le sien, puis cherche avec lui toutes les idées possibles sans les juger d'emblée, avant de retenir ensemble celles qui conviennent. L'enfant qui a participé à l'élaboration d'une règle a bien plus de raisons de la respecter que celui à qui on l'a imposée.
Le parent aussi est un « enseignant »
Le sous-titre « à la maison et à l'école » n'est pas anodin : le parent qui accompagne les devoirs endosse, chaque soir, un rôle d'enseignant. Les mêmes pièges le guettent — corriger trop vite, faire à la place, transformer la table de la cuisine en tribunal. Les mêmes outils l'en sortent : accueillir la fatigue et la frustration, soutenir sans prendre en charge, laisser l'enfant vivre les conséquences d'un travail bâclé plutôt que courir derrière lui. Ce terrain précis, celui des devoirs quotidiens, est traité en détail dans l'article sur les devoirs sans batailles.
L'école n'est donc pas un monde à part où d'autres lois s'appliqueraient. C'est le même enfant, avec les mêmes besoins d'être entendu, respecté et cru capable. Que l'adulte porte une casquette de parent ou de professeur, la question reste la même : est-ce que ma façon de parler ouvre la porte de l'apprentissage, ou est-ce qu'elle la referme ?
Pour aller plus loin
- L'esprit des ateliers : une méthode qui s'apprend en s'exerçant — pour comprendre le format expérientiel dont hérite le programme école.
- Féliciter autrement : l'éloge descriptif contre le jugement — l'outil le plus directement transposable à la correction et à l'encouragement en classe.
- Les devoirs sans batailles quotidiennes — le prolongement à la maison, quand le parent devient à son tour accompagnateur d'apprentissage.
Ouvrages de référence : Adele Faber & Elaine Mazlish, Parler pour que les enfants apprennent (à la maison et à l'école) ; Haim Ginott, Teacher and Child. Documentation consultée : CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), fiche « La méthode Faber et Mazlish, un outil de communication bienveillante » (2021) ; Y. Jallab & B. Sorgius, « La place de l'empathie et de la relation affective enseignant-élève dans le bien-être à l'école », mémoire Master MEEF, INSPE Université de Strasbourg (2024).