Fondements
Deux mères, une révolution tranquille : qui sont Adele Faber et Elaine Mazlish
Elles n'étaient ni psychiatres ni gourous. Deux mères de famille new-yorkaises, débordées comme tant d'autres, ont pris des idées neuves sur l'enfance et les ont transformées en gestes concrets, utilisables un mardi soir à l'heure du bain. De cette traduction du savant au pratique est né l'un des livres de parentalité les plus lus au monde.
Deux femmes que rien ne prédestinait à écrire un best-seller
Adele Faber et Elaine Mazlish sont deux New-Yorkaises, filles de parents juifs installés aux États-Unis. Toutes deux ont d'abord étudié le théâtre — Adele complétera plus tard un master en éducation — et ce détail n'est pas anodin : il colore toute la méthode, qui fera plus tard une large place au jeu, à la mise en scène et à l'humour. Mais ce n'est pas depuis une chaire universitaire qu'elles parlent. C'est depuis leur cuisine, depuis les crises du soir, depuis les disputes de fratrie et le sentiment tenace d'échouer alors même qu'elles aiment profondément leurs enfants. Quand leur histoire commence vraiment, elles sont chacune mère de trois enfants.
Ce point de départ n'est pas anecdotique : il explique tout le reste. Faber et Mazlish n'ont jamais écrit pour des spécialistes. Elles ont écrit pour la personne qu'elles étaient avant de comprendre — le parent épuisé qui répète dix fois la même consigne, qui menace, qui cède, qui culpabilise. Leur autorité vient de là : elles ont d'abord été le public de leur propre méthode.
La rencontre décisive avec Haim Ginott
Le tournant de leur vie se joue dans un groupe de parents animé par le psychologue Haim Ginott, rencontré à New York alors qu'il proposait des rencontres pour parents. Ginott ne donne pas de recettes miracles : il propose une autre manière de regarder l'enfant et, surtout, une autre manière de lui parler. Pour Faber et Mazlish, c'est une révélation. Elles découvrent qu'il existe des façons de dire les choses qui ouvrent la relation, et d'autres qui la ferment — et que ce n'est pas une question de caractère parental, mais d'habileté qui s'apprend.
Elles suivent ces groupes plusieurs années durant — leurs propres enfants grandissant au fil des rencontres — puis deviennent elles-mêmes animatrices. Cette filiation est essentielle : la méthode Faber-Mazlish n'est pas une invention ex nihilo, c'est le prolongement pratique d'une pensée clinique d'inspiration humaniste. Nous y consacrons un article entier, tant cet héritage éclaire tout le reste.
Du divan à la cuisine : le génie de la traduction
Beaucoup d'idées justes sur l'enfance restent lettre morte parce qu'elles demeurent abstraites. « Accueillez les émotions de votre enfant » : très bien, mais que dit-on exactement quand il hurle parce que son ballon a crevé ? C'est précisément le vide que Faber et Mazlish ont comblé. Leur apport n'est pas conceptuel, il est opérationnel.
Là où un ouvrage savant écrit « il importe de valider le vécu émotionnel de l'enfant », elles proposent la phrase à dire, le ton, et même l'erreur fréquente à éviter. Elles montrent le avant et le après. Cette pédagogie du geste concret, presque théâtrale, est leur marque de fabrique.
Ce déplacement — de la théorie vers la phrase exacte — est ce qui a rendu la méthode enseignable en atelier, reproductible d'un pays à l'autre, et transmissible sans diplôme. C'est aussi ce qui l'expose à une critique que nous prendrons au sérieux ailleurs : le risque qu'un parent récite des formules au lieu d'habiter une posture. Faber et Mazlish elles-mêmes ne cessent de prévenir contre cet écueil.
Un livre né d'un besoin, devenu un phénomène
Leur tout premier livre ne fut pas le célèbre manuel, mais un récit. Sous le titre Parents épanouis, enfants épanouis, elles racontent, comme dans un roman, ces années passées dans les groupes de Ginott : les maladresses, les essais, les fous rires et les larmes de parents qui tâtonnent. C'est ce témoignage vivant qui rencontre d'abord le public — et son succès leur donne l'idée d'aller plus loin, en organisant à leur tour des ateliers, puis en structurant tout ce savoir par thèmes.
De ce travail naît leur ouvrage fondateur, How to Talk So Kids Will Listen & Listen So Kids Will Talk, paru aux États-Unis en 1980. Le titre lui-même est un programme : il ne s'agit pas de faire obéir, mais d'installer une conversation à double sens. Écouter pour que l'enfant parle, parler pour qu'il écoute — la réciprocité est inscrite dès la couverture.
Le succès dépasse tout ce qu'elles imaginaient. Traduit dans plus d'une quarantaine de langues — les autrices elles-mêmes en auraient perdu le compte —, vendu à plusieurs millions d'exemplaires, il devient une référence transmise de parent à parent, souvent conseillée par un ami plus que par un professionnel.
Le monde francophone doit sa découverte de l'approche à une personne en particulier : Roseline Roy. Cette Canadienne du Nouveau-Brunswick, mère de plusieurs enfants et alors étudiante en psychologie, tombe sur le matériel lors d'un stage où on lui demande d'animer des ateliers pour des parents en difficulté. C'est le déclic. Comme il n'existe alors aucune traduction, elle contacte Adele Faber, qui l'encourage à se lancer, et fonde sa propre maison d'édition — devenue les Éditions du Phare — pour traduire, un à un, les ouvrages de Faber et Mazlish. C'est par ce canal que la méthode essaime dans toute la francophonie, jusqu'aux Antilles, à la Réunion ou à l'île Maurice, et qu'un dense réseau d'animatrices se constitue en France.
Ce succès durable tient à une chose : le livre ne se démode pas parce qu'il ne parle pas d'une époque, mais d'une relation. Les écrans ont changé, les rythmes de vie aussi, mais un enfant qui a peur, qui est jaloux ou qui refuse de mettre son manteau, cela traverse les décennies.
Une œuvre, pas un seul livre
Réduire Faber et Mazlish à leur premier titre serait une erreur. Elles ont construit une œuvre cohérente, chaque livre appliquant les mêmes principes à un nouveau terrain :
- Frères et sœurs sans rivalité, consacré à la fratrie et à ce poison discret qu'est la comparaison ;
- Parler pour que les enfants apprennent, qui porte la méthode dans la salle de classe et à la table des devoirs ;
- des ouvrages destinés à l'adolescence, âge où les mêmes habiletés doivent composer avec un besoin d'autonomie grandissant.
Elles ont aussi mis au point un matériel d'atelier — cahiers d'exercices, jeux de rôle, bandes dessinées — car elles étaient convaincues que la méthode ne se lit pas vraiment : elle se pratique. Nous détaillons cet esprit d'entraînement dans un article dédié.
Une révolution « tranquille » : pourquoi ce mot ?
On parle de révolution parce que la méthode renverse un rapport de force très ancien : l'idée que le parent commande et que l'enfant exécute. Faber et Mazlish proposent autre chose — un respect mutuel qui n'abolit pas l'autorité mais la fonde sur la coopération plutôt que sur la contrainte.
Mais cette révolution est « tranquille » parce qu'elle ne s'annonce pas à grand fracas. Elle ne demande pas de tout bouleverser d'un coup. Elle se joue dans les micro-décisions du quotidien : la phrase qu'on choisit quand l'enfant renverse son verre, la réaction quand deux frères se disputent un jouet. C'est une révolution de détails, et c'est pour cela qu'elle est puissante : elle est à la portée de tous, tout de suite.
Un héritage qui se transmet, jusque dans la famille
La preuve la plus touchante de la vitalité de cette œuvre est qu'elle a franchi une génération. Joanna Faber, fille d'Adele, a repris le flambeau avec Julie King pour adapter la méthode aux tout-petits, ce public si particulier qui ne raisonne pas encore comme un adulte miniature. Le fil n'est donc pas rompu : la « révolution tranquille » continue, ajustée aux savoirs et aux réalités d'aujourd'hui.
C'est peut-être là le plus bel héritage de ces deux mères : avoir montré que bien parler à un enfant n'est pas un don réservé à quelques-uns, mais une compétence que l'on apprend, que l'on rate parfois, que l'on répare — et que l'on peut transmettre.
Pour aller plus loin
- Dans les pas de Haim Ginott : l'héritage qui a tout déclenché — pour comprendre d'où viennent les idées que Faber et Mazlish ont rendues pratiques.
- L'esprit des ateliers : une méthode qui s'apprend en s'exerçant — parce que ces livres sont d'abord des cahiers d'entraînement.
- Les tout-petits : l'adaptation de Joanna Faber et Julie King — comment la nouvelle génération prolonge l'œuvre.
Sources consultées : entretiens de Roseline Roy, traductrice de Faber et Mazlish et fondatrice des Éditions du Phare — « L'accueil des sentiments » (podcast, épisode #141) et les deux entretiens « Papa Positive » consacrés à l'origine de l'approche et à l'accueil des sentiments ; entretien « L'approche Faber et Mazlish » avec Guila Clara Kessous (épisode #135) ; fiche du CNFPT (Délégation Auvergne-Rhône-Alpes), La méthode Faber et Mazlish, un outil de communication bienveillante (2021). Les œuvres de Faber, Mazlish et Ginott, restées sous droits, ne sont ni citées ni reproduites : elles sont évoquées d'après ces sources.