Biais cognitifs

L'heuristique de disponibilité : ce qui vient facilement à l'esprit paraît fréquent

Après avoir vu un reportage sur une attaque de requin, beaucoup de baigneurs hésitent à s'éloigner du bord, alors qu'ils ont pris la voiture pour venir à la plage sans y penser. Cette fiche explique pourquoi nous estimons les risques et les fréquences d'après nos souvenirs les plus vifs, et comment corriger ce raccourci.

L'idée en bref

Une heuristique est un raccourci de jugement : une règle simple qui remplace une question difficile par une question plus facile. L'heuristique de disponibilité (availability heuristic) remplace la question « Est-ce fréquent ? » par la question « Est-ce que des exemples me viennent facilement ? ». Le raccourci fonctionne souvent, parce que ce qui est fréquent laisse en général beaucoup de souvenirs. Il nous trompe quand la facilité du souvenir tient à autre chose qu'à la fréquence : un événement récent, spectaculaire, chargé d'émotion ou très médiatisé revient en mémoire sans effort, qu'il soit courant ou non.

Amos Tversky et Daniel Kahneman ont décrit ce mécanisme en 1973 dans la revue Cognitive Psychology, puis l'ont repris dans leur article de synthèse de 1974 sur les heuristiques et les biais.

Les risques que l'on voit et ceux que l'on ne voit pas

Les conséquences peuvent être concrètes. Après les attentats du 11 septembre 2001, de nombreux Américains ont préféré la voiture à l'avion pendant plusieurs mois. Le psychologue Gerd Gigerenzer a estimé en 2004, à partir des statistiques routières des trois mois suivants, que ce report vers la route, bien plus dangereuse au kilomètre, avait fait plus de morts qu'il n'y avait eu de passagers tués dans les quatre avions détournés. Ce chiffre reste une estimation, mais il illustre le mécanisme : l'image très présente de l'avion détourné pesait plus lourd que la statistique des accidents de la route, que personne n'a en tête.

Le même raccourci explique l'inquiétude des parents pour des dangers rares et très médiatisés, comme l'enlèvement par un inconnu, alors que les dangers les plus fréquents pour un enfant sont domestiques ou routiers et ne font pas la une.

Au travail et en classe : le poids des souvenirs récents

La disponibilité fausse aussi les jugements que nous portons sur les personnes, parce que nous ne nous souvenons pas de tout avec la même facilité.

Le biais joue également quand nous évaluons notre propre contribution. Chacun se souvient très bien de ce qu'il a fait lui-même et beaucoup moins bien de ce qu'ont fait les autres. Michael Ross et Fiore Sicoly ont montré en 1979 que, dans un couple, lorsque chacun estime sa part des tâches ménagères, la somme des deux estimations dépasse souvent 100 %. Si l'un répond 60 % et l'autre 70 %, le total fait 130 %, et l'un des deux au moins se trompe, sans qu'aucun ne mente.

Quand s'en servir

Posez-vous la question de la disponibilité quand vous estimez un risque ou une fréquence à partir d'exemples :

Limites et pièges

Le raccourci est souvent raisonnable. Dans un environnement que l'on connaît par expérience directe, la facilité du souvenir est un bon indice de fréquence. Gerd Gigerenzer et d'autres chercheurs insistent sur ce point : une heuristique n'est pas une erreur en soi, elle se trompe dans des conditions précises, notamment quand notre échantillon de souvenirs est filtré par les médias ou par notre position personnelle.

Le mécanisme exact est discuté. La facilité avec laquelle les exemples viennent n'est pas la même chose que le nombre d'exemples retrouvés. En 1991, Norbert Schwarz et ses collègues ont demandé à des participants de citer soit six, soit douze situations où ils s'étaient montrés sûrs d'eux. Ceux qui devaient en trouver douze, tâche pénible, se jugeaient ensuite moins sûrs d'eux que ceux qui n'en cherchaient que six. C'est donc bien l'impression de facilité qui guidait le jugement. Par ailleurs, la démonstration la plus connue de l'article de 1973, qui portait sur la position de certaines lettres dans les mots anglais, a été contestée en 1998 par Peter Sedlmeier, Ralph Hertwig et Gerd Gigerenzer, dont les participants estimaient au contraire assez bien la position des lettres. Les études sur la perception des risques, elles, ont été confirmées à de nombreuses reprises.

La statistique ne dit pas tout. Un risque rare peut mériter de l'attention s'il est catastrophique ou irréversible, et une moyenne nationale ne décrit pas forcément votre situation. Corriger la disponibilité consiste à vérifier ce que représentent les récits, sans les mépriser.

Le biais peut être exploité. Répéter un fait divers, montrer une image choc ou raconter un cas particulier émouvant sont des moyens efficaces de faire paraître un phénomène plus fréquent qu'il n'est. Savoir cela aide à lire la publicité, les campagnes politiques et les réseaux sociaux avec plus de recul.

Pour aller plus loin

Sources principales : Amos Tversky et Daniel Kahneman, « Availability: a heuristic for judging frequency and probability », Cognitive Psychology (1973) ; Sarah Lichtenstein, Paul Slovic et al., « Judged frequency of lethal events », Journal of Experimental Psychology: Human Learning and Memory (1978) ; Michael Ross et Fiore Sicoly, « Egocentric biases in availability and attribution », Journal of Personality and Social Psychology (1979) ; Norbert Schwarz et al., « Ease of retrieval as information », Journal of Personality and Social Psychology (1991) ; Peter Sedlmeier, Ralph Hertwig et Gerd Gigerenzer, Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition (1998) ; Gerd Gigerenzer, « Dread risk, September 11, and fatal traffic accidents », Psychological Science (2004) ; Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow (2011).