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L'effet Lindy
Si l'on vous demande lequel, d'un roman paru l'an dernier ou de l'Odyssée, sera encore lu dans un siècle, vous parierez sans doute sur l'Odyssée. Ce pari repose sur une idée simple : pour certaines choses, avoir duré longtemps est un signe que l'on durera encore. On l'appelle l'effet Lindy. Cette fiche en raconte l'origine et montre quand il trompe.
L'idée en bref
L'effet Lindy affirme que, pour les choses qui ne s'usent pas physiquement (une idée, un livre ou une technique), l'espérance de vie restante augmente avec l'âge déjà atteint. Un être vivant se rapproche de sa fin en vieillissant. Une idée qui a traversé les siècles a, au contraire, de bonnes chances d'en traverser d'autres.
Le nom vient de Lindy's, un restaurant de New York où se retrouvaient les comédiens. En 1964, le critique Albert Goldman publie dans le magazine The New Republic un article intitulé « Lindy's Law », qui rapporte les théories de ces habitués sur la durée de carrière des humoristes de télévision. Le sens n'est pas encore celui d'aujourd'hui. Le mathématicien Benoît Mandelbrot reprend l'expression dans The Fractal Geometry of Nature (1982) et lui donne une forme statistique : plus une carrière a été longue, plus on peut s'attendre à ce qu'elle se prolonge. Nassim Taleb, enfin, en fait un principe général dans Antifragile (2012), en le limitant à ce qui n'est pas périssable.
L'effet Lindy est une heuristique, c'est-à-dire une règle approximative de jugement, et non une loi de la nature. Elle se justifie mathématiquement sous certaines hypothèses, et sa validité réelle a été peu mesurée.
Pourquoi l'âge peut annoncer la durée
Pour un être vivant, le risque de mourir dans l'année augmente avec l'âge : une personne de 90 ans a moins d'années devant elle qu'une personne de 30 ans. Pour d'autres objets, la répartition des durées de vie est très différente : la plupart disparaissent vite, et quelques-uns durent extrêmement longtemps. Les statisticiens décrivent ces situations par des lois de puissance. Dans ce cas, on peut montrer que la durée de vie restante attendue est proportionnelle à l'âge atteint. Avoir survécu longtemps indique que l'on appartient probablement au petit groupe des très durables.
L'astrophysicien J. Richard Gott a proposé en 1993 un raisonnement voisin. Si vous observez une chose à un moment quelconque de son existence, sans raison de penser que ce moment est particulier, il y a une chance sur deux pour que vous vous trouviez dans la moitié centrale de sa durée totale, c'est-à-dire entre le premier et le dernier quart. Dans ce cas, sa durée future est comprise entre un tiers et trois fois sa durée passée. Gott raconte avoir appliqué ce calcul au mur de Berlin, qu'il visita en 1969 alors que le mur avait huit ans : la fourchette allait d'un peu moins de trois ans à vingt-quatre ans. Le mur est tombé vingt ans plus tard. Un seul cas ne prouve rien, et l'argument de Gott a été critiqué, mais il montre que l'idée repose sur un raisonnement, au-delà d'un simple goût du passé.
Choisir ses outils et ses lectures
L'effet Lindy sert surtout à trier, quand le temps manque et que les nouveautés abondent.
Le même tri vaut pour un adulte devant une pile de livres : un ouvrage que l'on réédite depuis cinquante ans a plus de chances de mériter trois soirées qu'un succès du mois. Il vaut aussi dans la cuisine, où la poêle en fonte et le couteau rendent toujours service, quand beaucoup d'appareils spécialisés achetés depuis dorment dans un placard.
Quand s'en servir
L'heuristique est utile quand vous devez estimer la durabilité d'une chose non périssable sans avoir d'autre information, ou choisir où investir un temps limité. Posez-vous ces questions :
- S'agit-il d'une chose qui s'use (un corps ou une machine) ou d'une chose qui ne s'use pas (une idée ou un texte) ?
- Depuis combien de temps existe-t-elle, et dans des contextes différents ?
- Ai-je des informations précises qui valent mieux que cette estimation générale ?
- Ce qui a duré a-t-il duré parce qu'il rendait service, ou pour une autre raison ?
Limites et pièges
L'effet Lindy ne s'applique pas à ce qui vieillit. Une voiture de trente ans et un homme de 95 ans n'ont pas plus d'avenir parce qu'ils ont duré. Un exemplaire papier d'un livre s'abîme, alors que le texte, recopié et réimprimé, échappe à l'usure.
Durer ne prouve ni la vérité ni l'utilité. L'astrologie a plusieurs millénaires, et la saignée a été pratiquée par les médecins pendant plus de deux mille ans, alors qu'elle nuisait le plus souvent aux malades. Une chose peut durer parce qu'elle séduit ou par simple habitude. L'ancienneté est un indice de durabilité future, qui ne remplace pas l'examen des preuves.
L'heuristique s'appuie aussi sur un échantillon trié. Nous ne voyons que les idées anciennes qui ont survécu, et nous oublions la masse de celles qui ont disparu : c'est le biais du survivant. Elle ne dit rien des nouveautés prises une à une, dont certaines dureront, puisque tout ce qui est ancien a commencé par être neuf. Appliquée sans discernement, elle devient un simple conservatisme. Enfin, un changement de milieu peut mettre fin d'un coup à une très longue durée. Le cheval a été le principal moyen de transport terrestre pendant des millénaires, et il a cessé de l'être en quelques décennies.
Pour aller plus loin
- L'antifragilité — le cadre dans lequel Taleb a développé l'effet Lindy.
- La loi de Gall — une autre maxime sur ce qui a fait ses preuves en fonctionnant.
- Le biais du survivant — le piège principal de tout raisonnement fondé sur ce qui a duré.
- La barrière de Chesterton — pourquoi une règle ancienne mérite d'être comprise avant d'être supprimée.
Sources principales : Albert Goldman, « Lindy's Law », The New Republic (1964) ; Benoît Mandelbrot, The Fractal Geometry of Nature (1982) ; Nassim Nicholas Taleb, Antifragile: Things That Gain from Disorder (2012) ; J. Richard Gott III, « Implications of the Copernican Principle for Our Future Prospects », Nature (1993).