Systèmes
La loi de Gall
Une famille décide en septembre de tout organiser d'un coup : un tableau des tâches, un planning des repas, un budget par enveloppes et un système de points pour les enfants. En octobre, plus rien ne fonctionne. Une autre famille commence par une seule règle, mettre le couvert à tour de rôle, et y ajoute quelque chose chaque mois. La loi de Gall prédit que la seconde a de meilleures chances. Cette fiche explique pourquoi, et ce que vaut cette prédiction.
L'idée en bref
La loi de Gall s'énonce ainsi, en traduction : un système complexe qui fonctionne se révèle toujours avoir évolué à partir d'un système simple qui fonctionnait. Son auteur ajoute la réciproque : un système complexe conçu de toutes pièces ne fonctionne jamais, et l'on ne peut pas le rafistoler pour qu'il fonctionne ; il faut repartir d'un système simple qui marche.
John Gall (1925-2014) était un pédiatre américain. Il a publié cette formule dans un livre paru d'abord en 1975 sous le titre General Systemantics, repris en 1977 par l'éditeur Quadrangle sous le titre Systemantics, et réédité en 2002 sous le titre The Systems Bible. Le livre est un essai satirique sur la façon dont les systèmes échouent, écrit sur le ton de la loi de Parkinson ou du principe de Peter. Les mots « toujours » et « jamais » relèvent de ce ton provocateur.
Malgré son nom, la loi de Gall est donc un aphorisme d'observateur, qu'aucune étude systématique n'a établi et qui connaît des exceptions. Elle a cependant été adoptée par beaucoup d'ingénieurs et de développeurs de logiciels, parce qu'elle résume une expérience qu'ils ont souvent faite.
Pourquoi le simple qui marche est un bon point de départ
Plusieurs raisons donnent du poids à la maxime. Un système complexe comporte de très nombreuses interactions entre ses parties, et son concepteur ne peut pas toutes les prévoir : elles ne se révèlent qu'à l'usage. Un système simple qui fonctionne fournit des retours d'expérience réels dès le premier jour, alors qu'un grand système en construction n'en fournit aucun avant son achèvement. Enfin, quand on ajoute une pièce à quelque chose qui marchait et que tout s'arrête, on sait où chercher la cause.
L'économiste et psychologue Herbert Simon avait donné en 1962 un argument plus rigoureux dans le même sens, avec la parabole de deux horlogers. Tous deux fabriquent des montres de mille pièces et sont souvent interrompus. Le premier assemble la montre d'un seul tenant : à chaque interruption, l'ouvrage se défait et il doit tout reprendre. Le second construit des sous-ensembles stables d'une dizaine de pièces, qu'il réunit ensuite : une interruption ne lui fait perdre qu'un petit travail. Le second prospère, le premier fait faillite. Simon en concluait que les systèmes complexes se forment beaucoup plus vite lorsqu'il existe des formes intermédiaires stables.
Bâtir un apprentissage ou une organisation
La maxime vaut au-delà des machines. Un savoir-faire complexe et une organisation collective sont eux aussi des systèmes, que l'on peut construire d'un bloc ou par étapes.
Un enseignant qui installe ses routines de classe une à une, ou une association qui commence par une seule activité régulière avant d'en proposer cinq, appliquent le même principe. Dans le monde des entreprises, l'idée de « produit minimum viable » popularisée par Eric Ries dans The Lean Startup (2011) en est proche : mettre entre les mains des utilisateurs une version réduite mais utilisable, puis l'améliorer d'après ce qu'ils en font.
Quand s'en servir
Pensez à la loi de Gall au moment de lancer un projet ambitieux, par exemple une réorganisation ou une résolution personnelle. Demandez-vous :
- Quelle est la plus petite version de ce projet qui rendrait déjà service ?
- Cette version peut-elle fonctionner réellement, et non seulement sur le papier ?
- Comment saurai-je qu'elle marche avant d'y ajouter quelque chose ?
- Si le système actuel est complexe et ne marche pas, quel noyau simple faut-il retrouver ?
Limites et pièges
Prise à la lettre, la maxime est fausse. Des systèmes très complexes ont été conçus avec succès sans avoir « évolué » au sens strict, comme un avion de ligne ou le programme lunaire Apollo. Ces réussites reposent toutefois sur des composants déjà éprouvés et sur des essais progressifs : avant Apollo, il y eut les vols Mercury et Gemini. Ce sont donc des exceptions partielles, qui respectent l'esprit de la maxime sinon sa lettre.
La loi de Gall souffre aussi du défaut des explications faites après coup. Les systèmes simples qui n'ont jamais grandi, ou qui ont grandi en accumulant des rustines jusqu'à devenir ingérables, sont innombrables et passent inaperçus. Partir du simple ne garantit rien : certaines décisions de structure prises au début sont très coûteuses à changer ensuite, et un prototype commode peut enfermer dans de mauvais choix. Commencer petit ne dispense donc pas de réfléchir à la suite.
Enfin, « simple » ne veut pas dire « bâclé ». Le point de départ exigé par Gall est un système simple qui fonctionne, ce qui est déjà une exigence.
Pour aller plus loin
- L'émergence — pourquoi les interactions d'un système complexe ne se prévoient pas sur le papier.
- L'effet Lindy — une autre heuristique sur ce qui a fait ses preuves dans la durée.
- La barrière de Chesterton — la prudence à avoir devant un système qui a évolué longtemps.
- Le kaizen et les gains marginaux — progresser par petites améliorations continues.
Sources principales : John Gall, General Systemantics (1975), repris sous le titre Systemantics: How Systems Work and Especially How They Fail (Quadrangle, 1977) et réédité sous le titre The Systems Bible (2002) ; Herbert A. Simon, « The Architecture of Complexity », Proceedings of the American Philosophical Society (1962) ; Eric Ries, The Lean Startup (2011) ; sur Louvois, Cour des comptes, référé « Le système de paye Louvois » (publié le 6 mars 2014).