Décision et action
La via negativa : améliorer en retirant
Quand quelque chose ne va pas, notre premier réflexe est d'ajouter : une règle de plus, une application de plus, un complément alimentaire ou une heure de soutien. La via negativa propose de se demander d'abord ce que l'on pourrait retirer. Vous verrez d'où vient cette expression, pourquoi nous pensons si peu à soustraire et dans quels cas la soustraction est une mauvaise idée.
L'idée en bref
La via negativa, « voie négative » en latin, consiste à améliorer une situation en supprimant ce qui nuit plutôt qu'en ajoutant ce qui pourrait aider. Elle repose sur une asymétrie de connaissance : nous savons en général mieux ce qui fait du mal que ce qui fait du bien. Il est plus sûr d'affirmer que fumer abîme la santé que de désigner l'aliment qui la garantit.
L'expression vient de la théologie. Dans la tradition dite apophatique, illustrée vers l'an 500 par l'auteur que l'on appelle le Pseudo-Denys l'Aréopagite, on estime que Dieu dépasse tout ce que l'on peut en dire, et qu'il est donc plus juste de dire ce qu'il n'est pas que ce qu'il est. L'essayiste Nassim Nicholas Taleb a transposé la formule à la décision et à la vie pratique dans Antifragile (2012). Il y soutient que les connaissances négatives, celles qui disent ce qui ne marche pas, sont plus robustes que les connaissances positives, et que l'on gagne souvent plus à éviter les erreurs qu'à chercher les coups d'éclat. Il s'agit d'une heuristique, c'est-à-dire d'une règle de prudence, et non d'une loi.
L'idée a des cousins plus anciens. Antoine de Saint-Exupéry écrit dans Terre des hommes (1939), à propos de la forme des avions, que la perfection semble atteinte « non quand il n'y a plus rien à ajouter, mais quand il n'y a plus rien à retrancher ». On attribue aussi à Michel-Ange une phrase selon laquelle il lui suffisait, pour sculpter, d'enlever du bloc tout ce qui n'était pas la statue. Cette phrase circule sous de nombreuses formes, et aucune source ne permet de la lui attribuer : elle apparaît au XIXe siècle comme une plaisanterie anonyme, et le nom de Michel-Ange ne s'y attache que bien plus tard.
Pourquoi nous pensons à ajouter
Une série d'expériences publiée en 2021 dans la revue Nature par Gabrielle Adams, Benjamin Converse, Andrew Hales et Leidy Klotz a donné un appui à cette intuition. Les participants devaient améliorer des objets, des textes ou des emplois du temps. Dans l'une des tâches, il fallait stabiliser le toit d'une construction en briques de jeu : ajouter une brique coûtait de l'argent, alors qu'en retirer une, ce qui suffisait, était gratuit. Sans indice, seuls 41 % des participants retiraient la brique ; quand la consigne rappelait que retirer était gratuit, près des deux tiers le faisaient. D'après les auteurs, les gens ne rejettent pas la soustraction, ils n'y pensent pas spontanément, et ils y pensent davantage quand on la leur rappelle. Ces travaux sont récents et demandent à être reproduits dans des situations plus variées.
D'autres raisons, plus ordinaires, vont dans le même sens. Un ajout se voit, alors qu'une suppression passe inaperçue. Celui qui crée une procédure montre qu'il travaille ; celui qui en supprime une prend le risque d'être tenu pour responsable du prochain incident.
À l'école : enlever pour mieux apprendre
La pédagogie offre beaucoup d'occasions de soustraire. Un cours, une diapositive ou une copie deviennent souvent meilleurs quand on leur retire quelque chose, parce que l'attention de celui qui apprend est limitée.
Quand s'en servir
La question de la soustraction mérite d'être posée chaque fois qu'un système s'est alourdi par couches successives : un emploi du temps, un règlement, un budget, un logiciel, un cartable ou une liste de bonnes résolutions.
- Qu'est-ce qui, dans cette situation, fait clairement du tort et pourrait être arrêté ?
- Si je devais retirer un élément sur trois, lesquels garderais-je ?
- Qu'ai-je ajouté depuis un an qui n'a rien amélioré ?
Limites et pièges
Retirer n'est pas toujours sans danger. Certains éléments qui paraissent inutiles remplissent une fonction que l'on ne voit plus : une règle ancienne, une étape de contrôle ou une redondance de sécurité. Avant de supprimer, il faut comprendre pourquoi la chose a été mise là, ce que rappelle la barrière de Chesterton. La via negativa bien comprise consiste à retirer ce qui nuit, pas à retirer pour le plaisir d'alléger.
L'asymétrie sur laquelle elle repose n'est pas non plus universelle. Dans bien des cas, c'est un ajout qui change tout : un vaccin, des lunettes pour un enfant qui voit mal, un adulte de plus dans une classe difficile ou une explication qui manquait. Taleb lui-même réserve sa méfiance aux interventions dont le bénéfice est faible et le risque mal connu, et il admet l'intervention lourde quand le danger est grave.
La règle peut enfin servir d'habillage à de simples économies. Supprimer des postes, des heures de cours ou des contrôles au nom de la simplicité n'est une amélioration que si l'on a montré que ces éléments nuisaient. L'étude de 2021 établit que nous négligeons la soustraction, elle n'établit pas que la soustraction est meilleure en général.
Pour aller plus loin
- L'inversion — chercher ce qui fait échouer pour l'éviter : la même démarche appliquée au raisonnement.
- La barrière de Chesterton — le garde-fou indispensable avant de supprimer quoi que ce soit.
- L'antifragilité — le cadre dans lequel Taleb place la via negativa.
- La charge cognitive — pourquoi retirer le superflu aide à apprendre.
Sources principales : Nassim Nicholas Taleb, Antifragile: Things That Gain from Disorder (2012) ; Gabrielle S. Adams, Benjamin A. Converse, Andrew H. Hales et Leidy E. Klotz, « People Systematically Overlook Subtractive Changes », Nature (2021) ; Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes (1939) ; Richard E. Mayer, Multimedia Learning (2001).