Apprendre et progresser
La pratique délibérée : Anders Ericsson et le mythe des 10 000 heures
Deux personnes jouent du piano depuis quinze ans. L'une donne des concerts, l'autre joue toujours les mêmes morceaux avec les mêmes fautes. Le nombre d'années ne les distingue pas, et cette fiche explique ce qui les distingue : la manière de s'entraîner, que le psychologue Anders Ericsson a appelée la pratique délibérée.
L'idée en bref
La pratique délibérée (deliberate practice) est une forme d'entraînement conçue pour améliorer un aspect précis de la performance. Elle se reconnaît à quelques traits : un objectif étroit et bien défini, une difficulté placée juste au-delà de ce que l'on sait déjà faire, une concentration complète, un retour d'information rapide sur chaque essai et la répétition corrigée jusqu'à ce que le geste soit acquis. Elle est le plus souvent guidée par un professeur ou un entraîneur, qui connaît les exercices efficaces et repère les défauts.
La notion vient du psychologue suédois K. Anders Ericsson (1947-2020), qui a passé sa carrière à étudier les experts. Son article fondateur, écrit avec Ralf Krampe et Clemens Tesch-Römer, a paru en 1993 dans la Psychological Review. Ericsson a ensuite présenté ses travaux au grand public dans Peak (2016), écrit avec Robert Pool. Sa thèse centrale est que l'expérience seule ne suffit pas : après les premiers progrès, faire et refaire ce que l'on sait déjà faire n'améliore plus rien.
S'entraîner n'est pas répéter
L'étude de 1993 portait sur des violonistes de l'Académie de musique de Berlin-Ouest. Les professeurs avaient réparti les étudiants en trois groupes selon leur niveau, et les chercheurs avaient reconstitué leur passé musical. Tous jouaient depuis l'enfance et consacraient à la musique un temps total comparable. La différence portait sur le travail solitaire : les meilleurs avaient accumulé beaucoup plus d'heures d'exercice seul, l'activité qu'ils jugeaient à la fois la plus utile et la plus pénible. Ils la pratiquaient par séances limitées, entrecoupées de repos.
La pratique délibérée s'oppose ainsi à deux activités qui lui ressemblent. Elle s'oppose au jeu, que l'on fait pour le plaisir, et au travail, où l'on exécute ce que l'on maîtrise déjà pour produire un résultat. Elle n'est pas agréable sur le moment, parce qu'elle consiste à rester dans la zone où l'on échoue encore.
Au travail : l'expérience ne suffit pas
Ericsson insistait sur un constat dérangeant : dans beaucoup de métiers, la performance cesse de progresser après quelques années, quelle que soit l'ancienneté. Une fois qu'un niveau acceptable est atteint, les gestes deviennent automatiques et l'on cesse de les examiner. Vingt ans d'expérience peuvent être une seule année répétée vingt fois. Le retour d'information manque souvent : celui qui décide ne voit pas toujours, ou voit trop tard, si sa décision était bonne.
Quand s'en servir
Le modèle sert chaque fois que vous voulez réellement progresser dans un savoir-faire, et pas seulement l'exercer : un instrument, un sport, une langue, l'écriture, le calcul, un geste professionnel. Il convient surtout aux domaines où les critères de réussite sont clairs et où l'on sait depuis longtemps comment former. Quelques questions permettent de vérifier que l'on s'entraîne vraiment :
- Quel point précis suis-je en train d'améliorer aujourd'hui ?
- Est-ce que j'échoue assez souvent pour apprendre, sans échouer à chaque fois ?
- Comment est-ce que je sais, juste après un essai, s'il était bon ?
- Qui pourrait me montrer ce que je ne vois pas ?
Limites et pièges
Le premier piège est la « règle des 10 000 heures ». Elle vient du livre de Malcolm Gladwell, Outliers (2008), qui s'appuyait sur l'étude des violonistes pour affirmer qu'il faut dix mille heures de pratique pour devenir expert. Ericsson a lui-même contesté cette lecture. Le chiffre était une moyenne des heures accumulées à vingt ans par les meilleurs étudiants, avec de grands écarts d'un musicien à l'autre, et non un seuil. Ces étudiants étaient prometteurs mais n'étaient pas encore des maîtres. Le nombre d'heures varie beaucoup selon les domaines. Surtout, Gladwell comptait toutes les heures, alors que seule la pratique délibérée compte aux yeux d'Ericsson. Dix mille heures représentent environ vingt heures par semaine pendant dix ans, mais dix mille heures de répétition machinale ne font pas un expert.
La deuxième limite touche la thèse d'Ericsson elle-même. En 2014, Brooke Macnamara, David Hambrick et Frederick Oswald ont réuni dans une méta-analyse, c'est-à-dire une synthèse statistique de nombreuses études, les travaux qui mesuraient le lien entre quantité de pratique et niveau atteint. La pratique expliquait environ un quart des écarts de performance dans les jeux comme les échecs, un cinquième en musique, un peu moins en sport, et une part très faible dans les études et les professions. Elle compte donc beaucoup, mais elle n'explique pas tout : l'âge de début, la mémoire de travail, les aptitudes de départ et la qualité de l'enseignement jouent aussi. Ericsson a répondu que cette synthèse mélangeait la pratique délibérée au sens strict avec d'autres formes d'entraînement. Le débat n'est pas clos, et une reprise de l'étude des violonistes publiée en 2019 a trouvé un effet plus faible que l'original.
Enfin, le modèle s'applique mal aux domaines sans retour fiable ni méthode d'entraînement établie, comme la prévision économique ou la direction d'une équipe. Il ne dit rien non plus du goût de pratiquer, sans lequel personne ne supporte longtemps un exercice aussi exigeant. Pour un enfant, le plaisir de jouer vient d'abord, et l'entraînement ciblé ensuite.
Pour aller plus loin
- La courbe d'apprentissage et le plateau — pourquoi l'on cesse de progresser quand les gestes deviennent automatiques.
- La zone proximale de développement — la difficulté utile se situe juste au-delà de ce que l'on réussit seul.
- Les boucles de rétroaction — le retour d'information, condition de tout réglage.
- Le geste d'attention — la concentration entière que réclame l'entraînement, vue par la gestion mentale.
Sources principales : K. Anders Ericsson, Ralf Krampe et Clemens Tesch-Römer, « The role of deliberate practice in the acquisition of expert performance », Psychological Review (1993) ; Anders Ericsson et Robert Pool, Peak (2016) ; Malcolm Gladwell, Outliers (2008) ; Brooke Macnamara, David Hambrick et Frederick Oswald, « Deliberate practice and performance in music, games, sports, education, and professions: a meta-analysis », Psychological Science (2014) ; Brooke Macnamara et Megha Maitra, Royal Society Open Science (2019).