Apprendre et progresser
La zone proximale de développement
Un enfant de cinq ans n'arrive pas à faire ses lacets. Si son père tient la première boucle, il fait la seconde et serre le nœud. Dans quelques semaines, il n'aura plus besoin de la main de son père. Cette fiche présente l'idée que le psychologue Lev Vygotski a tirée de scènes de ce genre, et ce qu'elle change à la façon d'aider quelqu'un à apprendre.
L'idée en bref
La zone proximale de développement, parfois traduite par « zone de développement prochain », désigne l'écart entre deux niveaux : ce qu'un enfant sait faire seul, et ce qu'il parvient à faire lorsqu'un adulte ou un camarade plus avancé l'accompagne. Les tâches situées dans cet écart sont celles qu'il ne maîtrise pas encore mais qui sont à sa portée. Pour Vygotski, c'est là que l'enseignement est utile : ce que l'enfant réussit aujourd'hui avec de l'aide, il le réussira seul demain.
Lev Vygotski (1896-1934) était un psychologue soviétique. Il a formulé cette notion dans les dernières années de sa vie, au début des années 1930, notamment dans Pensée et langage, paru en 1934, l'année de sa mort. Son œuvre, longtemps mal diffusée en Union soviétique, a été largement découverte en Occident à partir des années 1960 et 1970, en particulier grâce au recueil Mind in Society (1978).
Deux enfants du même niveau qui ne sont pas au même point
Vygotski a introduit la notion pour critiquer les tests de son époque, qui ne mesuraient que ce que l'enfant fait sans aide. Il prend l'exemple de deux enfants auxquels un test attribue le même âge mental de huit ans. On leur propose ensuite des problèmes plus difficiles en leur donnant un coup de pouce : une question, un début de solution, une démonstration. Le premier résout ainsi des problèmes prévus pour des enfants de douze ans, le second ne dépasse pas ceux de neuf ans. Leur niveau actuel est identique, mais leur développement à venir ne l'est pas. Le test ordinaire regarde ce qui est déjà mûr, alors que la zone proximale montre ce qui est en train de mûrir.
Vygotski en tire une conséquence pour l'école : un enseignement qui s'en tient à ce que l'enfant sait déjà faire est inutile, et le bon enseignement précède le développement de peu. On peut se représenter trois régions. Dans la première, l'élève réussit seul et s'exerce sans apprendre de nouveau. Dans la dernière, il échoue même avec de l'aide et se décourage. La zone proximale se trouve entre les deux.
L'étayage : aider, puis retirer l'aide
La manière d'aider compte autant que le choix de la tâche. En 1976, David Wood, Jerome Bruner et Gail Ross ont étudié des adultes qui aidaient de jeunes enfants à assembler une pyramide de blocs de bois. Ils ont appelé étayage (scaffolding), par comparaison avec un échafaudage, l'ensemble des gestes du tuteur efficace : il éveille l'intérêt, simplifie la tâche, maintient l'attention sur le but, signale ce qui importe, limite la frustration et montre comment faire. L'échafaudage est provisoire par nature, et on le démonte à mesure que la construction tient debout. Le mot est souvent prêté à Vygotski, qui ne l'a pas employé. Il a été rapproché de sa zone proximale par la suite.
Quand s'en servir
Le modèle est utile chaque fois que vous accompagnez quelqu'un : aide aux devoirs, enseignement, tutorat, accueil d'un nouveau collègue, entraînement sportif. Il aide à choisir la tâche et à doser l'intervention. Voici les questions à se poser :
- Que réussit-il déjà seul, de façon sûre ?
- Que réussit-il si je lui donne un indice, une question ou un début ?
- Quelle est la plus petite aide qui lui permet d'avancer ?
- Quelle aide puis-je retirer aujourd'hui par rapport à la dernière fois ?
Limites et pièges
Vygotski est mort de la tuberculose à trente-sept ans et n'a laissé sur ce sujet que quelques pages. Il n'a proposé ni méthode pour mesurer la zone ni programme pour l'exploiter. La notion a donc été beaucoup interprétée. Le chercheur Seth Chaiklin a montré en 2003 que l'usage courant s'éloigne du texte : chez Vygotski, la zone concerne le développement général de l'enfant à un âge donné, c'est-à-dire les fonctions psychiques en train de mûrir, et non l'apprentissage de n'importe quelle compétence particulière. L'emploi élargi que l'on en fait aujourd'hui, y compris dans cette fiche, est une extension raisonnable mais c'est une extension.
La zone ne se laisse pas mesurer avec exactitude. Elle varie selon la tâche, le jour et la personne qui aide, et le même enfant peut avoir une zone large en calcul et étroite en lecture. Elle sert de guide pour observer et ne se réduit pas à un chiffre. Des travaux d'évaluation dite dynamique cherchent à estimer ce qu'un élève peut apprendre avec de l'aide, mais leur usage reste limité.
Deux mauvais usages sont fréquents. Le premier est l'aide qui ne se retire jamais : l'adulte qui souffle la réponse obtient une réussite immédiate et empêche l'apprentissage. Le second est de réduire l'idée à « ni trop facile ni trop difficile », en oubliant ce qui en fait le cœur chez Vygotski : on apprend d'abord avec les autres, par le langage et la collaboration, avant de savoir faire seul. Les recherches sur le tutorat et sur l'enseignement guidé vont dans le sens de cette intuition, mais elles ne valident pas la zone proximale en tant que telle, qui reste un concept d'orientation plus qu'une loi mesurée.
Pour aller plus loin
- La charge cognitive — pourquoi une tâche hors de portée sature l'esprit du débutant.
- La pratique délibérée — s'entraîner juste au-delà de son niveau actuel, avec un guide.
- L'effet Pygmalion — ce que les attentes de l'adulte changent, ou non, chez l'élève.
- Le dialogue pédagogique — une façon d'accompagner par le questionnement, en gestion mentale.
Sources principales : Lev Vygotski, Pensée et langage (1934) et Mind in Society (recueil, 1978) ; David Wood, Jerome Bruner et Gail Ross, « The role of tutoring in problem solving », Journal of Child Psychology and Psychiatry (1976) ; Seth Chaiklin, « The zone of proximal development in Vygotsky's analysis of learning and instruction », dans Vygotsky's Educational Theory in Cultural Context (2003).