Fondements
Snowbird, février 2001 : la naissance du Manifeste
Du 11 au 13 février 2001, dix-sept praticiens du logiciel se retrouvent dans un hôtel de la station de ski de Snowbird, dans l'Utah. Ils défendent des méthodes concurrentes et ne s'attendent pas à tomber d'accord. Ils repartent pourtant avec un texte de quelques lignes, le Manifeste pour le développement agile de logiciels. Cet article raconte cette rencontre d'après les récits de deux participants, Jim Highsmith et Martin Fowler.
Une réunion dont personne n'attendait grand-chose
La scène se passe à The Lodge at Snowbird, un hôtel des monts Wasatch. Selon Jim Highsmith, qui a rédigé le court historique publié sur le site du Manifeste, les dix-sept invités sont venus pour parler, skier, se détendre, manger et chercher un terrain d'entente. Ils représentent des approches qui se font parfois concurrence : Extreme Programming, Scrum, DSDM, Adaptive Software Development, Crystal, Feature-Driven Development et la programmation pragmatique. D'autres participants ne se rattachent à aucune de ces écoles, mais ils partagent le désir de trouver une alternative aux processus de développement lourds et pilotés par la documentation.
Les attentes sont modestes. Alistair Cockburn, cité par Highsmith, reconnaît qu'il ne pensait pas que ce groupe puisse s'accorder sur quoi que ce soit de substantiel. Martin Fowler écrit de son côté qu'il espérait seulement que les participants feraient mieux connaissance et que quelque chose d'intéressant en sortirait plus tard. Highsmith note avec humour qu'il serait difficile de trouver un plus grand rassemblement d'« anarchistes de l'organisation », ce qui donne une idée de la difficulté de l'exercice.
Nous nous appuyons sur deux récits de première main. Le premier est la page « History » du site agilemanifesto.org, signée par Jim Highsmith en 2001. Le second est un article de Martin Fowler, « Writing The Agile Manifesto », publié la même année sur son site et révisé depuis, que l'auteur présente lui-même comme son souvenir des événements. À notre connaissance, il n'existe pas de compte rendu officiel de la réunion. Ce qui suit doit donc être lu comme le témoignage de deux participants. Les deux textes sont en anglais, et les passages cités sont traduits par nos soins.
Ce qui a conduit à Snowbird
Le printemps 2000 dans l'Oregon
La rencontre a un précédent. Au printemps 2000, Kent Beck, le créateur d'Extreme Programming, réunit dans l'Oregon, au Rogue River Lodge, des praticiens de sa méthode et quelques personnes extérieures. Fowler cite parmi ces dernières Alistair Cockburn, Jim Highsmith et Dave Thomas. Les participants constatent qu'Extreme Programming a beaucoup en commun avec d'autres approches que l'on appelle alors les « méthodes légères » (lightweight methods), par opposition aux processus chargés en documents et en étapes de validation. Rien de formel ne sort de cette première réunion. Dans les mois qui suivent, plusieurs articles regroupent sous cette étiquette Extreme Programming, Adaptive Software Development, Crystal et Scrum. L'article Avant le Manifeste présente ces méthodes et ce contre quoi elles réagissaient.
Le courriel de Robert Martin
En septembre 2000, Robert C. Martin, qui dirige à Chicago la société de conseil Object Mentor, envoie un courriel à plusieurs de ces praticiens. Il propose une petite conférence de deux jours, en janvier ou février 2001, pour réunir dans une même pièce tous les chefs de file des méthodes légères, et il demande qui d'autre il devrait inviter. Un wiki, c'est-à-dire un site que ses visiteurs peuvent modifier eux-mêmes, sert à préparer la rencontre, et les discussions y sont vives.
D'après Highsmith, le débat le plus acharné porte sur le lieu. Chicago en hiver est jugé froid et sans distraction. L'île d'Anguilla, dans les Caraïbes, offre le soleil mais demande un long voyage. Snowbird est froid lui aussi, mais on peut y skier, et c'est ce choix qui l'emporte. Fowler précise que plusieurs personnes qui souhaitaient venir n'ont pas pu se libérer. Les dix-sept signataires sont donc ceux qui étaient présents ces jours-là, et le groupe n'a jamais prétendu rassembler tous les spécialistes du sujet.
Trois jours pour un texte de quelques lignes
Sur place, les participants découvrent vite qu'ils sont d'accord sur beaucoup de points importants. Fowler raconte qu'ils décident alors d'aller plus loin qu'une simple discussion et d'écrire un document qui dirait ce qu'ils ont en commun et qui servirait de cri de ralliement pour la profession. Ils choisissent le mot « manifeste » parce que le texte est à la fois un appel et une déclaration de convictions.
Le travail de la réunion porte surtout sur l'énoncé des valeurs. Le résultat tient en une phrase d'ouverture, quatre comparaisons et une phrase de conclusion. La phrase d'ouverture donne le ton :
Nous découvrons comment mieux développer des logiciels par la pratique et en aidant les autres à le faire.
Manifeste pour le développement Agile de logiciels (2001), texte intégral
Les quatre comparaisons disent ce que les signataires privilégient : les individus et leurs interactions, des logiciels qui fonctionnent, la collaboration avec les clients et l'adaptation au changement. L'article Lire le Manifeste de près les examine une à une. Cockburn, toujours cité par Highsmith, se dit ravi de la formulation finale et surpris que les autres le soient autant que lui. Les dix-sept participants signent le texte.
Les douze principes qui accompagnent le Manifeste ont une histoire plus lente. Fowler indique que le groupe les a commencés à la fin de la réunion et qu'il y a travaillé pendant les deux mois suivants, par courriel et sur un wiki, avec beaucoup moins d'élan une fois chacun rentré chez soi. Il juge d'ailleurs que les principes ont moins de force que les valeurs. Un détail rappelle que ces récits sont des souvenirs : Highsmith donne les dates du 11 au 13 février, puis parle plus loin d'une réunion de deux jours.
Pourquoi le mot « agile »
Il fallait un nom. L'étiquette « légère » ne plaisait à presque personne. Cockburn l'avait dit avec humour pendant la préparation : il acceptait que la méthode soit dite légère, mais il n'était pas sûr de vouloir être présenté comme un « poids plume » se rendant à une réunion de méthodologistes poids plume. Fowler donne la raison de fond : la légèreté n'était pas le but de ces méthodes, elle n'en était qu'un symptôme.
Le groupe examine plusieurs noms et s'accorde sur « agile », qui exprime selon Fowler la capacité d'adaptation et de réponse au changement que tous jugeaient essentielle. Highsmith rapporte une seule réserve, celle de Fowler, qui est britannique et qui craignait que la plupart des Américains ne sachent pas prononcer le mot. Mike Beedle a raconté bien plus tard, dans un entretien pour le podcast Agile Uprising, que la proposition venait de lui. Ce souvenir individuel est à prendre avec prudence : ni Highsmith ni Fowler ne désignent l'auteur de la proposition, et Alistair Cockburn, interrogé en 2017 par le magazine The Atlantic, décrit plutôt une longue recherche collective, qu'il dit avoir animée, où « adaptive » était l'autre mot finaliste.
Fowler ajoute une remarque utile pour la suite de l'histoire : les signataires n'ont aucun droit sur le mot. Ils l'ont emprunté au langage courant pour désigner leurs convictions communes, et rien n'empêchait d'autres personnes de l'employer autrement. L'article Être agile ou faire de l'agile montre ce que cet usage est devenu.
Un accord sur des valeurs, sans méthode commune
Les participants ne sont pas repartis avec une méthode unifiée. Chacun a continué à défendre la sienne, et le Manifeste ne nomme aucune méthode ni aucune pratique particulière. Fowler rappelle que le groupe avait même conclu, dès la réunion de l'Oregon, qu'Extreme Programming devait rester une méthode précise, qui sert de repère fixe, plutôt que se dissoudre dans un ensemble plus vague.
Highsmith insiste sur ce qui, à ses yeux, unissait le groupe au-delà des techniques. À la fin de la réunion, Robert Martin prévient en plaisantant qu'il va dire quelque chose de sentimental : il se sent privilégié de travailler avec des gens qui partagent des valeurs fondées sur la confiance et le respect mutuels. Highsmith y voit le cœur du mouvement. Il écrit que ces méthodes cherchent à livrer de bons produits aux clients dans des organisations qui agissent réellement comme si les personnes comptaient le plus, au lieu de se contenter de le dire.
Le même texte précise ce que le mouvement ne rejette pas. Highsmith affirme que les signataires ne sont pas opposés aux méthodes et qu'ils veulent rétablir un équilibre. Ils acceptent la modélisation, à condition qu'elle ne serve pas seulement à ranger des schémas dans des archives poussiéreuses. Ils acceptent la documentation, mais pas des centaines de pages jamais mises à jour et rarement consultées. Ils planifient, en reconnaissant les limites de la planification dans un environnement instable. Ces précisions ont été souvent oubliées par la suite.
L'Agile Alliance et les suites de la rencontre
À Snowbird, le groupe se donne un nom, « The Agile Alliance », et Highsmith signe son historique au nom de cette alliance. Ward Cunningham, l'inventeur du wiki, se charge de mettre le texte en ligne. Selon Fowler, le site présente le Manifeste, l'historique de Highsmith, des liens vers les auteurs et un espace où les visiteurs pouvaient signer pour marquer leur soutien. Il propose aujourd'hui le texte dans plusieurs dizaines de langues, dont le français, et c'est cette traduction officielle que nous reproduisons dans la base documentaire.
En août 2001, Fowler et Highsmith présentent le Manifeste dans la revue Software Development. À l'automne, la plupart des signataires se retrouvent lors de la conférence OOPSLA, avec d'autres personnes intéressées. Fowler résume ce qui s'y est dit : les dix-sept avaient « lancé le navire » et ne voyaient aucune raison de garder un droit de regard particulier sur la suite. Plusieurs participants, signataires ou non, souhaitent cependant une structure durable. Fin 2001, ils créent une organisation à but non lucratif qui reprend le nom d'Agile Alliance et qui organise depuis une conférence annuelle. Fowler précise que chacun peut y adhérer contre une cotisation et que les membres élisent son conseil.
Fowler insiste enfin sur un point de modestie. Les dix-sept personnes présentes à Snowbird n'avaient selon lui rien de particulier, beaucoup d'autres praticiens partageaient les mêmes convictions, et les signataires ne souhaitaient aucun statut spécial dans le mouvement. L'article Les dix-sept signataires présente chacun d'eux et discute la composition du groupe.
Limites et pièges de ce récit
Le premier piège est de prendre Snowbird pour le début de l'histoire. Les pratiques défendues par les signataires existaient avant 2001, parfois depuis des décennies. La réunion leur a donné un nom commun et un texte de référence, sans rien inventer sur le plan technique.
Le deuxième piège tient aux sources. Les deux récits disponibles viennent de participants enthousiastes et ont été écrits peu après les faits. Celui de Highsmith adopte un ton volontiers polémique : il oppose les méthodes agiles aux entreprises « à la Dilbert », du nom de la bande dessinée qui moque la bureaucratie de bureau, et il emploie le vocabulaire de son époque sur la nouvelle économie et le commerce électronique. Ce ton fait partie du document, mais il ne démontre rien sur l'efficacité des méthodes.
Le troisième piège est d'oublier qui était dans la pièce. Le groupe comptait dix-sept hommes, consultants ou auteurs pour la plupart, qui avaient un intérêt professionnel au succès de leurs approches. Personne n'y représentait les clients ni les utilisateurs de logiciels. Cela n'invalide pas le texte, mais cela explique certains de ses silences.
Enfin, le Manifeste est une déclaration de valeurs tirée de l'expérience de ses auteurs. Il dit ce qu'ils ont appris « par la pratique » et n'apporte pas la preuve que ces préférences donnent de meilleurs résultats partout. L'article Que valent les preuves ? examine ce que la recherche a pu établir depuis.
Pour aller plus loin
- Avant le Manifeste : de la cascade aux méthodes légères : ce qui existait avant 2001 et ce contre quoi les signataires réagissaient.
- Lire le Manifeste de près : le texte ligne à ligne, et les contresens les plus courants.
- Les dix-sept signataires : qui ils étaient, de quels courants ils venaient et ce que l'on reproche à la composition du groupe.
- Être agile ou faire de l'agile : ce que le mot est devenu, vu par plusieurs signataires.
- Le Manifeste agile et ses douze principes : le texte intégral dans sa traduction française officielle.
Sources principales : Manifeste pour le développement agile de logiciels (2001), agilemanifesto.org ; Jim Highsmith, « History: The Agile Manifesto » (2001), agilemanifesto.org/history.html ; Martin Fowler, « Writing The Agile Manifesto » (2001, révisé depuis), martinfowler.com ; Martin Fowler et Jim Highsmith, « The Agile Manifesto », Software Development (août 2001) ; Caroline Mimbs Nyce, « The Winter Getaway That Turned the Software World Upside Down », The Atlantic (décembre 2017).