Fondements

Les dix-sept signataires

Au bas du Manifeste figurent dix-sept noms, classés par ordre alphabétique, sans titre ni employeur. Ils appartiennent à des praticiens qui défendaient en 2001 des méthodes différentes et parfois concurrentes. Savoir d'où chacun venait aide à comprendre ce que le texte dit, et aussi ce qu'il laisse de côté.

Dix-sept noms sans hiérarchie

Ouvrez la page d'accueil du site agilemanifesto.org. Sous les quatre valeurs, vous lisez dix-sept noms, de Kent Beck à Dave Thomas. Aucun n'est mis en avant. L'ordre alphabétique a un sens : le texte n'a pas d'auteur principal, et ceux qui avaient pris l'initiative de la réunion ou qui avaient le plus écrit n'y occupent pas de place particulière. Martin Fowler, l'un des signataires, a écrit que les dix-sept personnes présentes à Snowbird n'avaient rien de spécial et qu'elles ne souhaitaient aucun statut à part dans le mouvement.

Ce groupe s'est constitué de façon assez simple. En septembre 2000, Robert C. Martin a invité par courriel les chefs de file de ce que l'on appelait alors les méthodes légères, en demandant à chacun qui d'autre il fallait convier. Ceux qui ont pu se libérer du 11 au 13 février 2001 sont devenus les signataires. L'article Snowbird, février 2001 raconte cette rencontre.

Les renseignements qui suivent viennent surtout des notices que les auteurs ont rédigées eux-mêmes pour le site du Manifeste, au début des années 2000. Cette page ne contient pas de notice pour Kent Beck, James Grenning et Steve Mellor, que nous présentons d'après leurs publications.

Qui venait d'où

SignataireCourant ou spécialitéRepère en 2001
Kent BeckExtreme ProgrammingCréateur de la méthode, auteur d'Extreme Programming Explained (1999).
Mike BeedleScrumParmi les premiers à appliquer Scrum, coauteur avec Ken Schwaber du premier livre sur la méthode (2001).
Arie van BennekumDSDMNéerlandais, actif dans le consortium DSDM depuis 1997, animateur de groupes de travail.
Alistair CockburnCrystalConnu pour ses entretiens avec des équipes de projet, dont il a tiré la famille de méthodes Crystal.
Ward CunninghamExtreme ProgrammingInventeur du wiki, collaborateur de longue date de Kent Beck.
Martin FowlerExtreme Programming, conceptionBritannique, auteur de Refactoring (1999), alors directeur scientifique de la société ThoughtWorks.
James GrenningConseil, Extreme ProgrammingConsultant chez Object Mentor. Il décrira en 2002 le planning poker.
Jim HighsmithAdaptive Software DevelopmentAuteur du livre du même nom (2000) et de l'historique publié sur le site du Manifeste.
Andrew HuntProgrammation pragmatiqueCoauteur de The Pragmatic Programmer (1999).
Ron JeffriesExtreme ProgrammingPremier « coach » de la méthode, coauteur d'Extreme Programming Installed.
Jon KernFeature-Driven DevelopmentVenu de l'aéronautique, il a travaillé avec Peter Coad et Jeff De Luca à la description de FDD.
Brian MarickTest logicielConsultant en test, venu représenter une partie de cette communauté.
Robert C. MartinConseil, Extreme ProgrammingFondateur d'Object Mentor, à l'origine de la réunion.
Steve MellorModélisationCoauteur de la méthode Shlaer-Mellor, défenseur du développement dirigé par les modèles.
Ken SchwaberScrumCocréateur de Scrum avec Jeff Sutherland.
Jeff SutherlandScrumCocréateur de Scrum, directeur technique dans plusieurs sociétés de logiciel.
Dave ThomasProgrammation pragmatiqueCoauteur de The Pragmatic Programmer (1999).

Le groupe Extreme Programming

C'est le courant le mieux représenté. Kent Beck a mis au point Extreme Programming, ou XP, sur le projet de paie de Chrysler à partir de 1996, et il avait organisé au printemps 2000 la réunion de l'Oregon qui a préparé Snowbird. Ward Cunningham travaillait avec lui depuis les années 1980. Ron Jeffries avait accompagné l'équipe de Chrysler, et sa notice le présente comme le premier « coach » de la méthode, c'est-à-dire celui qui aide une équipe à la pratiquer. Martin Fowler avait écrit avec Beck un livre sur la planification en XP et publié Refactoring, consacré à l'art d'améliorer la structure d'un programme sans changer ce qu'il fait. Robert C. Martin et James Grenning appartenaient à Object Mentor, une société de conseil qui formait des équipes à XP, et Ron Jeffries y intervenait aussi comme consultant. L'article Extreme Programming présente la méthode.

Le groupe Scrum

Ken Schwaber et Jeff Sutherland avaient formulé ensemble les premières versions de Scrum au début des années 1990 et l'avaient présenté publiquement en 1995. Sutherland était en 2001 directeur technique d'une jeune entreprise de logiciels médicaux. Mike Beedle, physicien de formation, avait introduit Scrum dans plusieurs organisations et terminait avec Schwaber le premier livre consacré à la méthode. Il est mort en 2018. L'article Scrum en bref résume ce cadre.

Les autres méthodes

Arie van Bennekum, néerlandais, représentait DSDM, une méthode née au Royaume-Uni, et il était l'un des rares participants à ne pas vivre aux États-Unis. Alistair Cockburn avait interrogé de nombreuses équipes sur ce qui faisait réussir ou échouer leurs projets, et il en avait tiré Crystal, une famille de méthodes qu'il voulait légères mais suffisantes. Jim Highsmith défendait Adaptive Software Development, et c'est lui qui a écrit le récit de la rencontre. Jon Kern avait commencé sa carrière dans les moteurs d'avion et les simulateurs de vol avant de rejoindre Peter Coad, l'un des auteurs de Feature-Driven Development.

Les autres signataires

Quatre signataires ne se rattachaient à aucune des méthodes légères. Andrew Hunt et Dave Thomas avaient publié en 1999 The Pragmatic Programmer, un livre de conseils sur le métier de développeur qui ne dépend d'aucune école. La notice de Thomas affirme que le cœur d'un projet réside dans les personnes plus que dans la méthode, ce qui annonce la première valeur du Manifeste. Brian Marick venait du test logiciel et représentait des testeurs qui cherchaient eux aussi à moins dépendre de la documentation. Steve Mellor venait d'une tradition très différente, celle de la modélisation, où l'on décrit le système par des modèles précis à partir desquels le code est produit. Sa signature montre que le texte pouvait convaincre au-delà du cercle des méthodes légères.

Ce qu'ils avaient en commun

Les dix-sept étaient des gens de métier. Ils programmaient, dirigeaient des projets ou conseillaient des équipes, et la plupart écrivaient des livres et des articles. Beaucoup se connaissaient par la communauté de la programmation orientée objet et par ses conférences. Jim Highsmith les décrit comme des esprits indépendants, parfois concurrents les uns des autres.

Presque tous étaient consultants indépendants ou dirigeaient de petites sociétés de conseil et de formation. Ce point a deux conséquences. Leur expérience portait sur de nombreuses équipes dans des entreprises variées, ce qui donne du poids à leurs observations. Ils avaient aussi un intérêt commercial au succès de leurs méthodes, et il faut en tenir compte quand on lit leurs affirmations sur l'efficacité de ces méthodes.

Un groupe homogène

La critique la plus fréquente porte sur la composition du groupe. Les dix-sept signataires sont tous des hommes, expérimentés dans leur métier et presque tous installés aux États-Unis. Aucune femme n'était présente. Les souvenirs divergent sur les invitations : interrogé en 2017 par le magazine The Atlantic, Ken Schwaber affirme que plusieurs femmes avaient été invitées et ne sont pas venues, tandis que d'autres signataires ne s'en souviennent pas. Fowler indique plus généralement que plusieurs personnes intéressées n'ont pas pu se libérer. Le groupe réuni à Snowbird est resté exclusivement masculin. Des femmes ont pourtant beaucoup compté dans ce domaine par la suite : Mary Poppendieck a adapté le Lean au logiciel avec Tom Poppendieck (2003), et Esther Derby et Diana Larsen ont écrit un livre très utilisé sur les rétrospectives (2006).

L'homogénéité tient aussi aux métiers. Le groupe réunissait des programmeurs, des concepteurs et des consultants. Personne n'y parlait au nom des clients, des utilisateurs, des ergonomes ou des équipes qui exploitent les systèmes une fois livrés.

Ce qu'ils sont devenus

Les signataires ne se sont pas constitués en autorité. Fowler raconte qu'à l'automne 2001 ils estimaient avoir « lancé le navire » (nous traduisons) et ne voulaient pas décider de la suite. L'organisation Agile Alliance, créée fin 2001, a été dirigée par bien d'autres personnes que les dix-sept. En 2011, une réunion organisée pour le dixième anniversaire du texte a rassemblé plusieurs d'entre eux.

Leurs chemins ont ensuite divergé. Schwaber et Sutherland ont continué à faire évoluer Scrum et en publient la définition de référence, le Guide Scrum. D'autres sont devenus des critiques sévères de ce que l'industrie a fait du mot « agile ». Dave Thomas a publié en 2014 un texte intitulé « Agile is Dead (Long Live Agility) », Ron Jeffries a décrit en 2016, sous le nom de « Dark Scrum », un Scrum imposé aux équipes et retourné contre elles, et Martin Fowler a dénoncé en 2018 un « agile industrial complex », c'est-à-dire une industrie de l'agile. L'article Être agile ou faire de l'agile présente ces critiques.

Limites et pièges

Le premier piège est l'argument d'autorité. Qu'un signataire ait dit quelque chose ne suffit pas à l'établir, d'autant que les dix-sept ne sont pas d'accord entre eux sur des sujets importants, comme la valeur des certifications.

Le deuxième piège est de réduire chacun à une étiquette. Les courants se recoupent : Beedle pratiquait Scrum et XP ensemble, Fowler n'a jamais créé de méthode, et le tableau ci-dessus simplifie des parcours plus variés.

Le troisième piège concerne les sources. Les notices du site sont des présentations rédigées par les intéressés à une époque où ils faisaient la promotion de leurs livres et de leurs services. Elles renseignent sur les faits, mais elles ne constituent pas une évaluation indépendante.

Le dernier piège est symétrique de la critique sur l'homogénéité. Écarter le texte à cause de ceux qui l'ont écrit serait aussi peu rigoureux que de l'accepter à cause d'eux. La composition du groupe indique où chercher les angles morts, et chaque valeur doit ensuite être jugée sur ce qu'elle dit.

Pour aller plus loin

Sources principales : Manifeste pour le développement agile de logiciels (2001), texte intégral ; « Authors: The Agile Manifesto », agilemanifesto.org/authors.html ; Jim Highsmith, « History: The Agile Manifesto » (2001), agilemanifesto.org ; Martin Fowler, « Writing The Agile Manifesto » (2001, révisé depuis), martinfowler.com ; Caroline Mimbs Nyce, « The Winter Getaway That Turned the Software World Upside Down », The Atlantic (décembre 2017).