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La pensée de second ordre
Il est 21 heures, votre fils bute sur son exercice de mathématiques et vous finissez par lui dicter la solution. Le devoir est fait et la soirée est sauvée, mais rien ne dit que votre fils saura refaire l'exercice le jour du contrôle. La pensée de second ordre consiste à regarder au-delà de l'effet immédiat d'une décision, en se demandant chaque fois « et ensuite ? ».
L'idée en bref
Toute décision a un effet immédiat, que l'on voit facilement et que l'on recherche. Cet effet en produit d'autres, plus tardifs et moins visibles, qui peuvent le renforcer ou l'annuler. La pensée de second ordre (second-order thinking) est l'habitude de se demander « et ensuite ? » avant d'agir, afin de tenir compte des conséquences des conséquences.
L'expression est récente. L'investisseur américain Howard Marks parle de « pensée de second niveau » dans The Most Important Thing (2011), pour désigner un raisonnement qui ne s'arrête pas à la première conclusion venue. L'idée est plus ancienne, puisqu'en 1850 l'économiste français Frédéric Bastiat publie un court texte, Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, qui explique qu'un acte ou une loi n'engendre pas un seul effet mais une série d'effets, dont seul le premier se voit. Selon lui, le mauvais économiste s'en tient à l'effet visible, alors que le bon tient compte aussi de ceux qu'il faut prévoir. Plus près de nous, l'écologue Garrett Hardin a résumé par la question « et ensuite ? » l'un des trois filtres qu'il propose pour examiner une affirmation.
Il s'agit d'une discipline de raisonnement et non d'une loi scientifique : elle oblige à se poser la question, sans dire ce qui va se passer.
Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas
Bastiat ouvre son texte par l'histoire de la vitre cassée. Le fils de Jacques Bonhomme casse un carreau, et les passants se consolent en disant que cela fait travailler le vitrier. On voit en effet les six francs que le vitrier reçoit. On ne voit pas ce que Jacques Bonhomme aurait fait de ces six francs, par exemple acheter des souliers, de sorte que le cordonnier a perdu ce que le vitrier a gagné. Jacques Bonhomme a une vitre, au lieu d'avoir une vitre et des souliers. La leçon dépasse l'économie : l'effet de second ordre est souvent un effet qui n'a pas lieu, et c'est pourquoi on l'oublie.
Les effets de second ordre naissent le plus souvent des réactions des autres, comme celle du concurrent d'Élodie, et des habitudes que prennent les personnes, comme ses clients. Le temps en produit aussi, en accumulant de petits effets comme les intérêts d'une dette ou les heures de sommeil perdues.
L'aide qui soulage aujourd'hui
L'éducation est un domaine où le premier et le second ordre s'opposent souvent, parce que ce qui soulage sur le moment n'est pas toujours ce qui fait progresser.
Le même raisonnement éclaire les récompenses et les écrans accordés pour avoir la paix. Dans chaque cas, la question utile est de savoir ce que l'enfant apprend de la manière dont le problème a été réglé.
Quand s'en servir
La pensée de second ordre se justifie pour les décisions qui touchent d'autres personnes capables de réagir, pour celles qui se répéteront et pour celles dont l'effet immédiat est agréable. Une solution qui soulage tout de suite mérite un examen de plus. Quelques questions suffisent.
- Et ensuite ? Que se passera-t-il une fois l'effet immédiat obtenu ?
- Comment les personnes concernées vont-elles réagir et s'adapter ?
- Que se passera-t-il si je prends cette décision cent fois, ou si tout le monde la prend ?
- Que verrai-je dans dix mois et dans dix ans ?
Limites et pièges
Plus on s'éloigne de la décision, moins la prévision est sûre. Supposons que chaque maillon d'une chaîne de conséquences ait 70 % de chances de se produire. La probabilité que les trois maillons se réalisent tous est de 0,7 × 0,7 × 0,7, soit environ 0,34, c'est-à-dire une chance sur trois. Un scénario à cinq étapes, même convaincant, est presque toujours improbable. Les effets lointains servent à repérer des risques, et ils ne doivent pas être pris pour des prévisions.
La paralysie est un autre piège. Toute action a des effets indirects que l'on peut juger inquiétants, et celui qui les cherche tous ne décide plus rien. Ne pas agir a aussi des conséquences de second ordre, qu'il faut examiner avec la même attention.
Il faut aussi se méfier de l'usage rhétorique. L'argument de la pente glissante, selon lequel une mesure modeste mènerait fatalement à une catastrophe, ressemble à de la pensée de second ordre, mais il affirme une chaîne de conséquences sans la justifier. Un effet indirect doit s'appuyer sur un mécanisme précis et, si possible, sur des cas observés.
Enfin, se croire plus lucide que les autres parce que l'on voit « un coup plus loin » est une tentation, alors qu'un raisonnement plus long n'est pas pour autant plus juste.
Pour aller plus loin
- L'effet cobra et les conséquences inattendues — quand l'effet de second ordre annule la solution.
- Les boucles de rétroaction — comment un effet revient agir sur sa propre cause.
- Les incitations — pour prévoir comment les autres vont réagir à une décision.
- La barrière de Chesterton — la pensée de second ordre appliquée aux règles que l'on veut supprimer.
Sources principales : Frédéric Bastiat, Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850) ; Howard Marks, The Most Important Thing (2011) ; Garrett Hardin, Filters Against Folly (1985) ; Shane Parrish et Rhiannon Beaubien, The Great Mental Models, vol. 1.