Systèmes

L'effet cobra et les conséquences inattendues

Pour débarrasser une ville de ses rats, on offre une prime par rat tué. Quelques mois plus tard, la ville compte des élevages de rats. L'histoire fait sourire, mais elle s'est réellement produite, et son mécanisme se retrouve dans des décisions très ordinaires de parents et d'enseignants. Cette fiche explique pourquoi une solution peut aggraver le problème qu'elle visait, et comment s'en prémunir.

L'idée en bref

On appelle effet cobra la situation où une mesure prise pour résoudre un problème l'aggrave, parce que les personnes concernées s'adaptent à la mesure d'une manière que son auteur n'avait pas prévue. On parle aussi d'« incitation perverse ». C'est un cas particulier d'une idée plus large, celle des conséquences inattendues de l'action.

Le nom vient d'une anecdote située à Delhi sous la domination britannique. Les autorités, inquiètes du nombre de cobras, auraient offert une prime pour chaque cobra mort. Des habitants auraient alors élevé des cobras pour toucher la prime, puis, celle-ci ayant été supprimée, auraient relâché leurs serpents devenus sans valeur. La ville se serait retrouvée avec plus de cobras qu'avant. L'expression vient de l'économiste allemand Horst Siebert, qui en a fait le titre d'un livre en 2001, Der Kobra-Effekt. Cette anecdote est mal documentée : on ne lui connaît pas de source d'époque qui atteste ces élevages de cobras, et elle doit être tenue pour une fable commode plutôt que pour un fait établi.

L'analyse générale est plus ancienne et plus sûre. Le sociologue américain Robert K. Merton a consacré en 1936 un article devenu classique aux conséquences non anticipées de l'action sociale. Il y distingue plusieurs causes, parmi lesquelles l'ignorance, l'erreur, la préférence pour l'intérêt immédiat et le fait qu'une prévision rendue publique modifie les comportements sur lesquels elle comptait.

Le cas documenté : les rats de Hanoï

Le mécanisme est simple. L'autorité veut moins de rats, mais elle paie pour des queues, c'est-à-dire pour un indice de son but et non pour le but lui-même. Les habitants répondent rationnellement à ce qui est payé, et ce qui est payé peut s'obtenir d'une façon qui contredit le but. Ce cas, contrairement à celui de Delhi, repose sur des documents, et il est aujourd'hui la meilleure illustration historique de l'effet.

Des effets de retour plus ordinaires

L'effet cobra n'exige pas une prime. Une interdiction ou une sanction peut produire le même retournement.

Une étude souvent citée va dans le même sens à une échelle plus modeste. Dans une étude publiée en 2000, les économistes Uri Gneezy et Aldo Rustichini ont observé des crèches israéliennes où l'on avait introduit une amende pour les parents en retard le soir. Les retards ont augmenté, au lieu de diminuer, et sont restés élevés après la suppression de l'amende. Selon l'interprétation des auteurs, l'amende avait changé le sens du retard, devenu un service que l'on paie. Il s'agit d'une seule expérience de terrain, à ne pas généraliser trop vite, mais elle rappelle qu'une sanction change aussi le sens d'un comportement.

Les familles connaissent des versions domestiques de ces retournements. Payer un enfant pour chaque livre lu peut l'amener à choisir les livres les plus courts et à cesser de lire le jour où le paiement s'arrête. Interdire tout écran peut donner à l'écran un prix qu'il n'avait pas.

Quand s'en servir

Le modèle sert avant de décider d'une règle, d'une prime ou d'une sanction, à la maison comme en classe. Il s'agit de se mettre un instant à la place de ceux qui devront vivre avec la mesure :

Limites et pièges

Le premier piège est de conclure que toute intervention est vouée à échouer et qu'il vaut mieux ne rien faire. Cet argument est souvent employé dans le débat public pour écarter une réforme sans l'examiner. Or beaucoup de mesures atteignent leur but, et l'inaction a elle aussi des conséquences imprévues. Merton notait d'ailleurs que les conséquences inattendues ne sont pas nécessairement fâcheuses.

Le deuxième piège est la facilité du récit. Les histoires d'effet cobra sont plaisantes à raconter, ce qui favorise leur circulation sans vérification, comme le montre l'anecdote de Delhi elle-même. Devant un exemple frappant, il est légitime de demander quelle en est la source. Même pour un cas étudié comme celui de Mexico, les résultats valent pour une ville et une époque : d'autres politiques de restriction, conçues autrement, ont pu avoir d'autres effets.

Enfin, le modèle signale un risque sans dire s'il se réalisera. Seule l'observation permet de savoir si les personnes concernées contournent effectivement la mesure, et dans quelle proportion. Il invite à la prudence et à l'essai plutôt qu'au renoncement.

Pour aller plus loin

Sources principales : Robert K. Merton, « The Unanticipated Consequences of Purposive Social Action », American Sociological Review (1936) ; Michael G. Vann, « Of Rats, Rice, and Race: The Great Hanoi Rat Massacre, an Episode in French Colonial History », French Colonial History (2003) ; Horst Siebert, Der Kobra-Effekt (2001) ; Lucas W. Davis, « The Effect of Driving Restrictions on Air Quality in Mexico City », Journal of Political Economy (2008) ; Uri Gneezy et Aldo Rustichini, « A Fine Is a Price », Journal of Legal Studies (2000).