Biologie et évolution

La sélection naturelle et l'adaptation

Un antibiotique qui guérissait presque tout le monde il y a cinquante ans échoue aujourd'hui contre certaines bactéries. Personne n'a voulu ce résultat et aucune bactérie n'a « appris » à résister : il a suffi que quelques-unes résistent par hasard et qu'elles se multiplient. Cette fiche explique le mécanisme de la sélection naturelle, puis ce que l'on peut en tirer, avec prudence, hors de la biologie.

L'idée en bref

La sélection naturelle est le mécanisme par lequel une population d'êtres vivants se transforme au fil des générations. Elle repose sur trois conditions. Les individus sont différents les uns des autres (variation). Certaines de ces différences aident à survivre et à se reproduire dans un milieu donné (sélection). Ces différences se transmettent, au moins en partie, aux descendants (hérédité). Quand les trois conditions sont réunies, les caractères avantageux deviennent plus fréquents de génération en génération, sans que personne ne dirige le processus.

L'idée a été formulée indépendamment par Charles Darwin et Alfred Russel Wallace, dont les textes ont été présentés ensemble à Londres en 1858. Darwin l'a développée l'année suivante dans L'Origine des espèces (1859). Un point d'attribution mérite d'être signalé : la formule « la survie du plus apte » n'est pas de Darwin mais du philosophe Herbert Spencer, et Darwin ne l'a reprise que dans la cinquième édition de son livre, en 1869.

Le statut de ce modèle est clair. En biologie, la sélection naturelle est un concept scientifique établi, observé sur le terrain et au laboratoire. Appliquée aux entreprises, aux idées ou aux méthodes de travail, elle devient une analogie, utile mais imparfaite.

Un tri sans trieur

Le mot « sélection » fait penser à quelqu'un qui choisit, alors qu'il n'y a ici ni intention ni projet. Les variations apparaissent au hasard, sans rapport avec les besoins de l'organisme, et c'est le milieu qui fait le tri : les individus dont les caractères conviennent aux conditions du moment laissent en moyenne plus de descendants que les autres.

La résistance aux antibiotiques suit la même logique, en accéléré. Dans une population de milliards de bactéries, quelques-unes portent par hasard une mutation qui les protège du médicament. Le traitement élimine les autres, les résistantes occupent la place libérée, et leur descendance hérite de la résistance. Voilà pourquoi les médecins demandent de ne pas prendre d'antibiotiques sans nécessité : chaque usage inutile est une occasion de tri supplémentaire.

Deux précisions évitent les contresens les plus fréquents. D'abord, « adapté » veut dire adapté à un milieu précis, à un moment précis. Quelques années après la sécheresse, des pluies abondantes ont ramené les petites graines aux Galápagos, et l'avantage est repassé aux becs plus fins. Ensuite, l'évolution n'a pas de direction : elle ne produit pas des êtres « meilleurs » dans l'absolu, seulement des êtres qui conviennent aux conditions qu'ont connues leurs ancêtres.

La transposition : essayer, trier, garder

Hors de la biologie, on retrouve le schéma chaque fois que l'on produit plusieurs variantes, qu'on les met à l'épreuve et que l'on conserve celles qui marchent. Le psychologue Donald Campbell a proposé en 1960 de décrire ainsi la création des connaissances, par « variation aveugle et rétention sélective ». L'idée est éclairante, à condition de se souvenir qu'il s'agit d'une analogie : un boulanger qui modifie sa recette n'est pas une mutation, et il sait ce qu'il cherche.

Les entreprises qui testent deux versions d'une page auprès de leurs clients et les cuisiniers qui ajustent une recette de service en service procèdent de la même manière. Dans tous ces cas, la qualité du résultat dépend moins du génie de chaque essai que du nombre d'essais et de la justesse de l'épreuve.

Quand s'en servir

Le modèle est utile dans deux situations. La première est l'explication : devant une pratique ou une habitude qui a duré, on peut se demander quel tri elle a traversé et à quelles conditions elle était adaptée. La seconde est l'action : quand on ne sait pas d'avance ce qui marchera, on peut organiser soi-même la variation et le tri.

Limites et pièges

Le premier piège est de croire que tout ce qui existe est une adaptation. Les biologistes Stephen Jay Gould et Richard Lewontin ont critiqué en 1979 cette tendance à inventer après coup une utilité pour chaque caractère. Certains traits sont des sous-produits, d'autres doivent leur présence au hasard, et il en va de même des coutumes ou des règles d'une organisation.

Le deuxième piège est de confondre « ce qui a survécu » avec « ce qui est bon ». La sélection retient ce qui se reproduit le mieux dans un milieu donné. Un produit peut s'imposer parce qu'il est arrivé le premier, et une rumeur peut se répandre parce qu'elle est frappante.

Le troisième piège est moral. À la fin du XIXe siècle, ce que l'on a appelé le darwinisme social a prétendu tirer de la biologie une justification des inégalités et de l'abandon des plus faibles. La sélection naturelle décrit ce qui se passe dans la nature et ne dit rien de ce que les sociétés humaines doivent faire.

Enfin, l'analogie a des limites de mécanisme. Dans la culture, les variations sont souvent voulues, on peut transmettre ce que l'on a appris au cours de sa vie, et l'on peut emprunter une idée à un concurrent, ce qu'aucun pinson ne fait avec le bec de son voisin.

Pour aller plus loin

Sources principales : Charles Darwin, L'Origine des espèces (1859) ; Peter et Rosemary Grant, 40 Years of Evolution: Darwin's Finches on Daphne Major Island (2014) ; Donald T. Campbell, « Blind variation and selective retentions in creative thought as in other knowledge processes », Psychological Review (1960) ; Stephen Jay Gould et Richard Lewontin, « The spandrels of San Marco and the Panglossian paradigm », Proceedings of the Royal Society B (1979).