Biologie et évolution

L'effet de la Reine rouge : courir pour rester à la même place

Une candidate à un concours travaille deux heures de plus chaque soir. Ses concurrents en font autant, et le jour des résultats son rang n'a pas bougé. Cette fiche présente l'idée biologique qui décrit ce genre de course, puis montre où l'analogie aide à comprendre l'école et le travail, et où elle trompe.

L'idée en bref

L'effet de la Reine rouge désigne une situation où chacun doit s'améliorer sans cesse pour simplement conserver sa position, parce que ses rivaux s'améliorent aussi. Le succès y dépend de l'écart avec les autres plus que du niveau atteint.

L'hypothèse vient du biologiste américain Leigh Van Valen, qui l'a publiée en 1973 dans un article intitulé « A New Evolutionary Law ». En étudiant les fossiles, il avait constaté que, dans un groupe donné, une lignée ancienne ne semblait pas avoir moins de risques de s'éteindre qu'une lignée récente. Tout se passait comme si des millions d'années d'adaptation ne mettaient jamais une espèce à l'abri. Son explication était que le milieu d'une espèce est fait surtout d'autres espèces, proies, prédateurs, parasites et concurrents, qui évoluent en même temps qu'elle. Chaque progrès de l'une dégrade la situation des autres, qui doivent s'adapter à leur tour.

Le nom est emprunté à Lewis Carroll. Dans De l'autre côté du miroir (1871), la Reine rouge entraîne Alice dans une course effrénée au terme de laquelle elles n'ont pas avancé, et elle lui explique que, dans son pays, il faut courir de toutes ses forces pour rester au même endroit.

En biologie, la coévolution entre espèces est un phénomène bien documenté. La « loi » de Van Valen sur l'extinction est en revanche restée une hypothèse discutée, et son application à la vie sociale est une analogie.

La course aux armements du vivant

Les biologistes parlent de course aux armements quand deux espèces liées se répondent l'une à l'autre, génération après génération.

La même logique a été proposée pour expliquer une énigme plus vaste, l'existence de la reproduction sexuée. En mélangeant les gènes à chaque génération, celle-ci produirait des descendants toujours un peu différents, ce qui compliquerait la tâche des parasites adaptés aux parents. Des travaux sur des escargots d'eau douce de Nouvelle-Zélande, menés par Curtis Lively, vont dans ce sens, mais cette explication reste une hypothèse parmi d'autres.

La même course à l'école et au travail

L'analogie s'applique à toutes les situations où l'on est jugé par comparaison : un concours, un classement ou une part de marché.

On retrouve ce mécanisme dans l'allongement des études. Quand la plupart des candidats à un emploi ont une licence, la licence ne distingue plus personne et il faut un master pour se démarquer. William Barnett, professeur à Stanford, a étudié la version économique du phénomène : des entreprises concurrentes se poussent mutuellement à progresser, et chacune doit s'améliorer pour garder les mêmes clients.

L'exemple des entreprises montre aussi ce que la formule cache. Les concurrents ne gagnent rien les uns sur les autres, mais leurs clients reçoivent des produits meilleurs ou moins chers, si bien que la course peut élever le niveau sans changer les rangs.

Quand s'en servir

Le modèle sert d'abord à poser un diagnostic. Avant de vous engager dans un effort, demandez-vous si ce que vous visez est un niveau ou un rang.

Dans une course de rang, trois points méritent examen. Si mes concurrents peuvent copier facilement ce que je fais, l'avantage sera bref. Je peux aussi chercher un terrain où la comparaison est moins directe, ce qui est la logique de la niche. Enfin, les participants peuvent parfois s'entendre pour limiter la course : une règle commune, comme une limite aux devoirs du soir dans une école ou un plafond de dépenses dans un sport, fait ce qu'aucun participant ne peut faire seul.

Limites et pièges

En biologie même, l'hypothèse ne fait pas l'unanimité. La régularité des extinctions observée par Van Valen a été contestée par des analyses ultérieures. Surtout, d'autres chercheurs estiment que les grands changements de l'histoire du vivant doivent davantage aux bouleversements du milieu physique, comme le climat ou les chutes de météorites, qu'aux interactions entre espèces. Le paléontologue Anthony Barnosky a donné à cette thèse rivale le nom d'hypothèse du Bouffon du roi (Court Jester). Les deux mécanismes ont probablement joué, à des échelles de temps différentes.

Dans la vie sociale, le piège principal est de voir des courses stériles partout. Beaucoup de situations ne sont pas des classements : deux collègues qui se forment tous les deux deviennent plus compétents tous les deux, et l'équipe y gagne. Appliquer la Reine rouge à ces cas conduit à un cynisme injustifié, du type « à quoi bon progresser ».

Un autre piège est de croire que la course condamne à l'imitation. Courir plus vite sur la même piste n'est qu'une des réponses possibles, à côté du changement de piste et de l'entente sur les règles.

Enfin, il ne faut pas confondre ce modèle avec l'habituation au confort, que les psychologues appellent parfois le tapis roulant hédonique. Dans ce second cas, c'est notre propre satisfaction qui s'ajuste, sans qu'aucun rival n'intervienne.

Pour aller plus loin

Sources principales : Leigh Van Valen, « A New Evolutionary Law », Evolutionary Theory (1973) ; Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir (1871) ; Edmund D. Brodie Jr., B. J. Ridenhour et Edmund D. Brodie III, « The evolutionary response of predators to dangerous prey », Evolution (2002) ; Anthony D. Barnosky, « Distinguishing the effects of the Red Queen and Court Jester on Miocene mammal evolution in the northern Rocky Mountains », Journal of Vertebrate Paleontology (2001) ; William P. Barnett, The Red Queen among Organizations (2008).