Biologie et évolution

Les mèmes : les idées comme réplicateurs

Des millions d'élèves français savent réciter « Mais où est donc Ornicar ? » sans toujours pouvoir dire ce qu'est une conjonction de coordination. La formule s'est transmise de génération en génération parce qu'elle se retient bien. Cette fiche présente l'idée de mème, proposée par Richard Dawkins pour penser ce genre de transmission, ce qu'elle éclaire, et pourquoi elle n'a pas donné la science qu'on en attendait.

L'idée en bref

Un mème est un élément de culture qui se transmet d'un esprit à un autre par imitation : un air, une expression, une croyance, une mode ou une manière de fabriquer un objet. L'hypothèse est que ces éléments se comportent comme des réplicateurs. Ils se copient, les copies varient, et certaines variantes se répandent mieux que d'autres. La culture évoluerait donc par un mécanisme analogue à la sélection naturelle.

Le mot a été créé par le biologiste britannique Richard Dawkins dans le dernier chapitre de la première édition du Gène égoïste (1976). Il l'a formé à partir d'une racine grecque qui évoque l'imitation, en le raccourcissant pour qu'il ressemble à « gène ». Son intention première était de montrer que le raisonnement darwinien ne dépend pas de l'ADN et qu'il vaut pour tout ce qui se copie avec des variations. L'idée a ensuite été développée par le philosophe Daniel Dennett et par la psychologue Susan Blackmore, dans The Meme Machine (1999).

Le mème est une analogie suggestive. La « mémétique », qui voulait en faire une discipline scientifique, n'a pas abouti : la revue qui lui était consacrée, le Journal of Memetics, a cessé de paraître en 2005, et les chercheurs qui étudient l'évolution de la culture travaillent pour la plupart avec d'autres outils.

Le point de vue du mème

L'apport principal de l'idée est un changement de question. D'ordinaire, devant une idée répandue, on demande si elle est vraie ou si elle est utile à ceux qui la portent. Le point de vue du mème en pose une troisième : qu'est-ce qui, dans cette idée, la rend facile à retenir et à transmettre ? Une idée peut se répandre pour des raisons qui n'ont rien à voir avec sa vérité ni avec l'intérêt de ses porteurs.

Les proverbes et les comptines peuvent s'analyser ainsi. Une forme brève et rimée, ou chargée d'émotion, est avantagée dans la compétition pour notre mémoire et notre attention, qui sont limitées.

Fausses nouvelles et images détournées

Le terrain où le mot a connu le plus grand succès est Internet. Le mot y désigne aujourd'hui une image ou une formule que les internautes reprennent et détournent en grand nombre. Ce sens est plus étroit que celui de Dawkins, et il s'en écarte sur un point : les mèmes d'Internet sont modifiés volontairement par des gens qui cherchent à faire rire, alors que le modèle d'origine supposait des variations apparues sans dessein.

Quand s'en servir

Le modèle est utile comme un réflexe d'examen devant ce qui circule beaucoup.

Limites et pièges

La principale objection porte sur la notion de copie. Un gène se réplique avec une très grande fidélité. Une idée, elle, n'est presque jamais copiée : celui qui l'entend la reconstruit à sa manière et la transmet transformée. Dès 1932, le psychologue Frederic Bartlett avait fait transmettre un conte de personne en personne et constaté qu'il était raccourci et réarrangé à chaque étape, dans le sens de ce qui était familier aux participants. L'anthropologue Dan Sperber, dans La Contagion des idées (1996), en a tiré une critique de fond : la stabilité de certaines idées s'explique moins par la fidélité de la copie que par la tendance des esprits humains, construits de façon semblable, à transformer ce qu'ils reçoivent dans les mêmes directions.

La deuxième objection est l'absence d'unité claire. On sait délimiter un gène sur une molécule d'ADN. On ne sait pas dire où commence et où finit un mème : la Cinquième Symphonie de Beethoven en est-elle un, ou bien ses quatre premières notes ? Sans unité définie, il est impossible de compter et de mesurer, et donc de mettre la théorie à l'épreuve.

Troisièmement, l'étude scientifique de l'évolution culturelle existe bel et bien, mais elle s'est faite pour l'essentiel sans les mèmes. Des chercheurs comme Robert Boyd et Peter Richerson ont construit depuis les années 1980 des modèles de transmission culturelle qui ne supposent pas de réplicateurs.

Le dernier piège est rhétorique. Qualifier une idée de « mème » ou de « virus de l'esprit » ne dit rien de sa vérité, et l'étiquette sert parfois à disqualifier les croyances des autres sans les discuter. Les idées vraies se propagent elles aussi, et les personnes ne sont pas des hôtes passifs : elles trient et discutent. Le modèle fait oublier ce travail s'il est pris au pied de la lettre.

Pour aller plus loin

Sources principales : Richard Dawkins, Le Gène égoïste (1976) ; Susan Blackmore, The Meme Machine (1999) ; Dan Sperber, La Contagion des idées (1996) ; Frederic C. Bartlett, Remembering (1932) ; Robert Boyd et Peter J. Richerson, Culture and the Evolutionary Process (1985) ; Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral, « The spread of true and false news online », Science (2018).