Biologie et évolution
Le nombre de Dunbar : 150 relations, une hypothèse discutée
Vous avez peut-être 600 contacts dans votre téléphone, mais vous n'entretenez une vraie relation qu'avec une partie d'entre eux. Un anthropologue britannique a proposé de chiffrer cette partie à 150 personnes environ. Cette fiche explique d'où vient ce nombre, pourquoi il est contesté, et ce qu'il reste de l'idée une fois le chiffre mis de côté.
L'idée en bref
Le nombre de Dunbar est le nombre de personnes avec lesquelles un être humain pourrait entretenir en même temps des relations stables, c'est-à-dire des relations où l'on sait qui est chacun et quel lien il a avec les autres. Ce nombre serait d'environ 150.
Il a été proposé par l'anthropologue et psychologue britannique Robin Dunbar au début des années 1990. Dans un article de 1992, Dunbar observe que, chez les primates, la taille moyenne des groupes sociaux augmente avec la taille relative du néocortex, la partie la plus récente du cerveau. Son interprétation, que l'on appelle l'hypothèse du cerveau social, est que la vie en groupe exige de suivre un grand nombre de relations et que cette capacité est limitée par le cerveau. En 1993, il prolonge la courbe jusqu'à l'espèce humaine et obtient une taille de groupe d'environ 148 personnes, que l'usage a arrondie à 150.
Ce modèle est une hypothèse très populaire et scientifiquement discutée. Le chiffre précis est fragile, et l'idée générale d'une limite est plus défendable.
D'où vient le chiffre de 150
Dunbar a cherché ensuite des confirmations dans les sociétés humaines. Il cite la taille de villages anciens, celle des communautés huttérites d'Amérique du Nord, qui se scindent lorsqu'elles dépassent environ 150 membres, et celle de la compagnie dans de nombreuses armées. Dans une étude de 2003 menée avec Russell Hill, il compte aussi les destinataires des cartes de vœux envoyées par des foyers britanniques et trouve en moyenne un peu plus de 150 personnes.
Il a aussi proposé une structure en cercles emboîtés : environ 5 intimes, 15 proches, 50 amis, 150 relations stables, puis 500 connaissances et 1 500 visages que l'on sait nommer. Chaque cercle serait à peu près trois fois plus grand que le précédent.
Quand un groupe grandit
Le nombre de Dunbar a connu un grand succès dans le monde des organisations, notamment après le livre de Malcolm Gladwell Le Point de bascule (2000), qui a popularisé l'exemple de l'entreprise Gore, fabricant du tissu Gore-Tex, réputée limiter ses usines à environ 150 salariés.
Quand s'en servir
Pris comme un ordre de grandeur, le modèle aide à se poser de bonnes questions.
- Dans un groupe qui grandit : à partir de quand la confiance entre personnes qui se connaissent ne suffit-elle plus, et quelles règles faut-il alors écrire ?
- Dans une grande structure : comment recréer de petites unités où chacun est connu, comme une classe ou une équipe ?
- Pour soi : mes relations les plus importantes reçoivent-elles vraiment la plus grande part de mon temps ?
Limites et pièges
La critique la plus directe est statistique. En 2021, Patrik Lindenfors, Andreas Wartel et Johan Lind ont refait le calcul de Dunbar avec des données plus récentes sur le cerveau des primates et des méthodes statistiques actuelles. Selon la méthode retenue, ils obtiennent des tailles de groupe moyennes comprises entre 16 et 109, et surtout des intervalles de confiance qui vont de 2 à 520 individus. Leur conclusion est qu'on ne peut pas déduire de cette manière une limite précise pour l'espèce humaine. L'estimation d'origine comportait d'ailleurs déjà une marge large, d'environ 100 à 230. Dunbar a contesté cette réanalyse, en particulier sa méthode statistique, et maintient sa position.
La deuxième critique porte sur le raisonnement. Prolonger jusqu'à l'homme une courbe établie sur d'autres primates suppose que la même relation s'applique, alors que les humains disposent du langage et de l'écriture, qui changent la manière d'entretenir des liens. Une étude de 2017 a par ailleurs conclu que la taille du cerveau des primates se prédit par leur régime alimentaire et non par leur vie sociale, ce qui affaiblit l'hypothèse de départ.
Troisièmement, les mesures directes des réseaux humains ne convergent pas vers 150. Les travaux de Russell Bernard, Peter Killworth et leurs collègues aux États-Unis, fondés sur d'autres méthodes, aboutissent à des réseaux de connaissances nettement plus grands, de l'ordre de 290 personnes en moyenne. Tout dépend de ce que l'on appelle une relation, et les différences entre individus sont considérables.
Quatrièmement, les exemples favorables ont été choisis parmi bien d'autres. On peut citer des compagnies militaires d'environ 150 hommes, mais on trouve aussi des unités et des entreprises de toutes les tailles qui fonctionnent bien.
Le piège pratique est donc de traiter 150 comme une constante de la nature et d'en tirer des règles rigides, par exemple scinder une équipe parce qu'elle atteint ce chiffre. Ce qui est raisonnablement établi est plus modeste : le temps et l'attention sont limités, nos relations sont de proximité très inégale, et un groupe qui grandit change de mode de fonctionnement.
Pour aller plus loin
- La coopération et l'altruisme réciproque — pourquoi l'entraide suppose de se connaître et de se revoir.
- Que valent les modèles mentaux ? — comment traiter les modèles dont les preuves sont discutées.
- Les effets de réseau — l'autre face des grands nombres : la valeur qui croît avec la taille.
- La loi des grands nombres et le piège des petits échantillons — pourquoi quelques exemples frappants ne font pas une preuve.
Sources principales : Robin Dunbar, « Neocortex size as a constraint on group size in primates », Journal of Human Evolution (1992) ; Robin Dunbar, « Coevolution of neocortical size, group size and language in humans », Behavioral and Brain Sciences (1993) ; R. A. Hill et R. I. M. Dunbar, « Social network size in humans », Human Nature (2003) ; Patrik Lindenfors, Andreas Wartel et Johan Lind, « “Dunbar's number” deconstructed », Biology Letters (2021) ; Alex R. DeCasien, Scott A. Williams et James P. Higham, « Primate brain size is predicted by diet but not sociality », Nature Ecology & Evolution (2017) ; Christopher McCarty, Peter Killworth, H. Russell Bernard et collègues, « Comparing two methods for estimating network size », Human Organization (2001).