Systèmes
Les effets de réseau
Le premier téléphone du monde ne servait à rien, puisqu'il n'y avait personne à appeler. Le deuxième a donné de la valeur au premier, et chaque appareil ajouté ensuite a rendu tous les autres un peu plus utiles. Cette fiche explique ce mécanisme, les effets de réseau, et ce qu'il permet de comprendre du succès d'une messagerie, d'une langue ou d'une norme.
L'idée en bref
On parle d'effet de réseau (network effect) quand la valeur d'un bien ou d'un service, pour chacun de ses utilisateurs, augmente avec le nombre des autres utilisateurs. Une voiture ne vous est pas plus utile parce que votre voisin en achète une, alors qu'une messagerie le devient.
L'idée est ancienne chez les opérateurs de téléphone : on la trouve déjà au début du XXe siècle dans les rapports de Theodore Vail, qui dirigeait la compagnie américaine AT&T. Les économistes l'ont formalisée plus tard, notamment Jeffrey Rohlfs en 1974, puis Michael Katz et Carl Shapiro en 1985, sous le nom d'« externalités de réseau ». Il s'agit d'un concept économique bien établi.
La formule la plus connue, la loi de Metcalfe, affirme que la valeur d'un réseau croît comme le carré du nombre de ses utilisateurs. Elle est attribuée à Robert Metcalfe, co-inventeur de la technologie Ethernet, qui l'utilisait au début des années 1980 comme argument commercial, et elle a reçu son nom de l'essayiste George Gilder en 1993. Comme on le verra, c'est une règle approximative et non une loi mesurée.
Pourquoi la valeur croît plus vite que le nombre
Le raisonnement de Metcalfe repose sur le nombre de liaisons possibles. Entre n personnes, on peut établir n × (n − 1) / 2 liaisons. Avec 10 personnes, cela fait 45 liaisons, et avec 100 personnes, 4 950. Le nombre d'utilisateurs a été multiplié par 10, celui des liaisons par 110.
Cet exemple contient les trois traits d'un effet de réseau. Il s'agit d'une boucle de renforcement, puisque les utilisateurs attirent les utilisateurs. Le démarrage est difficile, car un réseau vide n'offre rien : il faut atteindre une masse critique. Enfin, une fois le réseau installé, il enferme ses membres : c'est le verrouillage (lock-in). On reste alors parce que les autres y sont, même si le produit n'est pas le meilleur.
Les économistes distinguent les effets directs, comme ceux du téléphone, des effets indirects, où deux groupes différents s'attirent l'un l'autre. Une console de jeux attire les éditeurs si elle a beaucoup de joueurs, et les joueurs si elle a beaucoup de jeux. Une place de marché en ligne a besoin à la fois de vendeurs et d'acheteurs. Jean-Charles Rochet et Jean Tirole ont étudié ces « marchés bifaces » au début des années 2000.
Les langues et les standards
Hors du numérique, les effets de réseau expliquent aussi le poids des langues et des standards.
L'exemple du clavier est d'ailleurs un sujet de controverse. L'historien de l'économie Paul David a présenté en 1985 la disposition QWERTY comme le cas type d'un standard médiocre verrouillé par l'usage. Stan Liebowitz et Stephen Margolis ont contesté en 1990 que les dispositions concurrentes aient réellement été supérieures. Le mécanisme du verrouillage n'est pas en cause, mais cet exemple célèbre est moins net qu'on ne le dit.
Quand s'en servir
Le modèle aide à choisir un outil et à comprendre pourquoi une habitude partagée résiste. Les questions à se poser sont les suivantes :
- La valeur de ce que je choisis dépend-elle du nombre de personnes qui font le même choix ?
- Qui sont, pour moi, les utilisateurs qui comptent : tous, ou seulement mes proches et mes collègues ?
- S'il s'agit de lancer quelque chose, comment atteindre le petit nombre à partir duquel il devient utile ?
- Que me coûterait de partir, et que me coûterait de rester ?
Limites et pièges
La loi de Metcalfe surestime la valeur des grands réseaux, parce qu'elle suppose que toutes les liaisons se valent. Or personne ne tient à joindre chacun des autres abonnés : nous échangeons avec quelques dizaines de personnes. Bob Briscoe, Andrew Odlyzko et Benjamin Tilly ont proposé en 2006 une croissance plus modeste, proportionnelle à n × log(n). Aucune de ces formules n'est vérifiée avec précision, d'autant que la « valeur » d'un réseau se mesure mal. Il faut en retenir le sens général plutôt que le calcul.
Les effets de réseau peuvent aussi devenir négatifs. Au-delà d'une certaine taille, un réseau se dégrade : une route s'encombre et un groupe de discussion devient illisible. Plus d'utilisateurs ne signifie donc pas toujours plus de valeur.
Enfin, le verrouillage n'est jamais définitif. Des réseaux sociaux dominants ont été abandonnés en quelques années quand un concurrent a su attirer un groupe entier. Il faut aussi se garder de voir des effets de réseau partout : une entreprise peut grandir grâce à ses prix bas ou à sa marque sans que ses clients gagnent quoi que ce soit à être nombreux. Ce sont alors des économies d'échelle, qui obéissent à une autre logique.
Pour aller plus loin
- La masse critique et le point de bascule — le seuil que tout réseau doit franchir pour décoller.
- Les boucles de rétroaction — l'effet de réseau est une boucle de renforcement.
- Les économies d'échelle — l'autre avantage de la taille, à ne pas confondre avec celui-ci.
- La preuve sociale — quand nous suivons les autres par imitation et non par intérêt.
Sources principales : Jeffrey Rohlfs, « A Theory of Interdependent Demand for a Communications Service », Bell Journal of Economics (1974) ; Michael L. Katz et Carl Shapiro, « Network Externalities, Competition, and Compatibility », American Economic Review (1985) ; Bob Briscoe, Andrew Odlyzko et Benjamin Tilly, « Metcalfe's Law Is Wrong », IEEE Spectrum (2006) ; Paul A. David, « Clio and the Economics of QWERTY », American Economic Review (1985) ; S. J. Liebowitz et Stephen E. Margolis, « The Fable of the Keys », Journal of Law and Economics (1990) ; Jean-Charles Rochet et Jean Tirole, « Platform Competition in Two-Sided Markets », Journal of the European Economic Association (2003).