Apprendre et progresser

La répétition espacée et la courbe de l'oubli

La veille du contrôle, Hugo a passé quatre heures sur son chapitre d'histoire et a obtenu une bonne note. Trois semaines plus tard, il n'en reste presque rien. Cette fiche explique pourquoi l'oubli suit une courbe prévisible, et comment la même durée de travail, répartie autrement, laisse des traces bien plus durables.

L'idée en bref

La courbe de l'oubli décrit la façon dont un souvenir s'efface avec le temps lorsqu'on ne le reprend pas : la perte est rapide dans les premières heures, puis elle ralentit. La répétition espacée en tire une règle pratique. Plutôt que de tout réviser en une fois, on revoit la même chose plusieurs fois, à des intervalles de plus en plus longs. Chaque reprise ralentit l'oubli suivant.

La courbe vient du psychologue allemand Hermann Ebbinghaus, qui a publié en 1885 Über das Gedächtnis (« Sur la mémoire »). Il s'était pris lui-même pour sujet et apprenait par cœur des listes de syllabes sans signification, pour écarter l'effet du sens. Il mesurait ensuite, après des délais variés, le temps qu'il gagnait en réapprenant une liste. Ebbinghaus avait aussi remarqué qu'il valait mieux répartir les répétitions sur plusieurs jours que les regrouper. C'est ce que l'on appelle aujourd'hui l'effet d'espacement, par opposition à l'apprentissage massé, le « bachotage ».

Comment l'oubli se déroule, et comment le ralentir

Chez Ebbinghaus, l'économie de temps au réapprentissage tombait à un peu moins de 60 % après vingt minutes, à environ un tiers après un jour et à environ un cinquième après un mois. Ces chiffres valent pour un seul homme et pour des syllabes dépourvues de sens : ce que l'on comprend s'oublie beaucoup moins vite. La forme de la courbe, en revanche, a été retrouvée de nombreuses fois, y compris dans une reprise fidèle de l'expérience publiée en 2015 par Jaap Murre et Joeri Dros, elle aussi menée sur un seul sujet.

L'effet d'espacement est l'un des résultats les plus solides de la psychologie de la mémoire. Une synthèse dirigée par Nicholas Cepeda en 2006 a réuni plusieurs centaines d'expériences qui vont dans le même sens. Une explication souvent avancée est que le rappel profite d'un peu d'oubli : retrouver une information qui commençait à s'effacer demande un effort, et cet effort la consolide. Une révision trop rapprochée est facile, donc peu utile.

Des boîtes à fiches aux applications

Plusieurs auteurs ont transformé ce principe en procédure. Le linguiste Paul Pimsleur a proposé en 1967 un calendrier de rappels à intervalles croissants pour l'apprentissage des langues. Le journaliste allemand Sebastian Leitner a décrit en 1972 un système de boîtes à fiches : une fiche réussie passe dans le compartiment suivant, revu moins souvent, et une fiche ratée retourne dans le premier. À partir de 1987, le Polonais Piotr Woźniak a confié ce calcul à un programme, SuperMemo, dont s'inspirent les applications actuelles comme Anki.

Quand s'en servir

La répétition espacée convient à tout ce que l'on veut garder longtemps : vocabulaire, dates, formules, définitions, tables, gestes de premiers secours ou procédures professionnelles rarement utilisées. Elle convient moins à ce dont on a besoin une seule fois, le lendemain. Voici les questions utiles :

Limites et pièges

La courbe d'Ebbinghaus est souvent dessinée avec des pourcentages précis présentés comme universels, par exemple « on oublie 70 % d'un cours en 24 heures ». Ces chiffres n'ont pas cette portée. La vitesse d'oubli dépend de la matière, du sens qu'on lui donne, de ce que l'on savait déjà et de la façon dont on a appris. Seule la forme générale, une chute rapide suivie d'un ralentissement, est bien établie.

La méthode a aussi un coût psychologique. Réviser après un délai est plus difficile et donne l'impression de moins bien savoir, alors que le bachotage procure un sentiment de maîtrise immédiat. Beaucoup d'élèves reviennent donc à la révision massée, qui réussit à court terme et qui est la seule possible quand on s'y prend la veille. L'espacement suppose de commencer tôt, ce qui relève de l'organisation plus que de la mémoire.

Enfin, la répétition espacée fixe ce que l'on a appris, mais ne le fait pas comprendre. Des centaines de fiches apprises isolément ne remplacent pas la construction d'un raisonnement, et une fiche mal comprise sera retenue avec son erreur. L'espacement donne ses meilleurs résultats lorsqu'il est associé au rappel actif, c'est-à-dire au fait de se tester plutôt que de relire, et lorsqu'il porte sur un contenu d'abord compris.

Pour aller plus loin

Sources principales : Hermann Ebbinghaus, Über das Gedächtnis (1885) ; Jaap Murre et Joeri Dros, « Replication and analysis of Ebbinghaus' forgetting curve », PLOS ONE (2015) ; Nicholas Cepeda et al., « Distributed practice in verbal recall tasks », Psychological Bulletin (2006) et « Spacing effects in learning », Psychological Science (2008) ; Sebastian Leitner, So lernt man lernen (1972) ; John Dunlosky et al., « Improving students' learning with effective learning techniques », Psychological Science in the Public Interest (2013).