Fondations

La carte n'est pas le territoire

Votre GPS vous demande de tourner à droite, et devant vous la rue est barrée par un chantier. Personne n'hésite, et la route réelle a raison contre l'écran. Nous sommes pourtant moins lucides quand la carte s'appelle bulletin scolaire ou résultat d'analyse. On verra ici pourquoi toute représentation simplifie, et comment se servir d'une carte sans la prendre pour le terrain.

L'idée en bref

Une carte est utile parce qu'elle laisse de côté presque tout. Une carte routière ignore les arbres et la couleur des maisons, et c'est ce qui la rend lisible. Le modèle « la carte n'est pas le territoire » rappelle que toute représentation, qu'il s'agisse d'un mot, d'un chiffre, d'un schéma ou d'une théorie, est une réduction de la réalité, fabriquée par quelqu'un pour un certain usage.

La formule vient d'Alfred Korzybski (1879-1950), ingénieur et philosophe d'origine polonaise installé aux États-Unis. Il l'énonce dans une communication de 1931, reprise dans son livre Science and Sanity (1933), l'ouvrage fondateur de ce qu'il appelle la sémantique générale. Korzybski y précise qu'une carte correcte a une structure semblable à celle du territoire, et que c'est ce qui la rend utile. La même idée se trouve chez le peintre René Magritte, qui écrit en 1929 « Ceci n'est pas une pipe » sous l'image d'une pipe.

Il s'agit d'un principe logique, difficile à contester, et non d'un résultat d'expérience. Son intérêt est d'être rappelé au bon moment.

Ce que toute carte laisse de côté

Une carte s'écarte du territoire parce qu'elle sélectionne ce qui sert son usage, et parce que cette sélection l'oblige à des conventions qui déforment. Elle vieillit aussi, pendant que le territoire change.

Le planisphère de la salle de classe illustre la déformation. La projection de Mercator, conçue en 1569 pour la navigation, conserve les angles et étire les surfaces à mesure que l'on s'éloigne de l'équateur. Le Groenland y paraît aussi vaste que l'Afrique, alors que l'Afrique, avec environ 30 millions de kilomètres carrés contre un peu plus de 2 millions, est à peu près quatorze fois plus grande. La carte répond très bien à la question du marin, qui veut tenir un cap, et très mal à celle de l'élève, qui veut comparer des superficies.

L'exemple montre que la question à poser à une carte porte moins sur sa vérité que sur son usage : pour quoi a-t-elle été faite, et que laisse-t-elle de côté ?

Le bulletin n'est pas l'élève

L'école produit beaucoup de cartes, comme les moyennes et les appréciations. Elles sont nécessaires, car un professeur qui suit cent vingt élèves ne peut pas tout garder en tête. Elles deviennent trompeuses quand on oublie ce qu'elles résument.

Les mots sont eux aussi des cartes, et Korzybski y insistait. Dire d'un enfant qu'il « est timide » ou « est nul en maths » colle une étiquette fixe sur une réalité qui varie selon les jours et les tâches. L'étiquette aide parfois à obtenir un accompagnement adapté, et elle gêne quand elle dispense d'observer l'enfant.

Quand s'en servir

Ce modèle est utile chaque fois que vous décidez à partir d'un document plutôt qu'à partir de la chose elle-même. Un organigramme ne dit pas qui décide réellement dans une entreprise, et un budget prévisionnel ne dit pas ce qu'il y a en caisse. Quelques questions suffisent le plus souvent.

Limites et pièges

On aurait tort d'en conclure que les cartes ne valent rien, car sans carte on ne voit que ce qui se trouve devant soi. Des écrivains ont montré par l'absurde qu'une carte parfaite serait inutile. Lewis Carroll imagine en 1893, dans Sylvie and Bruno Concluded, une carte à l'échelle d'un mille pour un mille, que les fermiers refusent de voir dépliée parce qu'elle cacherait le soleil. Jorge Luis Borges reprend l'idée en 1946 dans un court texte, « De la rigueur de la science », où la carte d'un empire a la taille de l'empire.

Le relativisme est l'erreur inverse. Dire que toute carte simplifie ne signifie pas que toutes se valent, puisqu'une carte qui vous fait arriver à destination est meilleure qu'une carte qui vous perd.

On ne doit pas croire non plus que l'on accède au territoire sans intermédiaire, car notre perception et notre mémoire sont déjà des cartes. Aller « voir sur place » revient à comparer plusieurs cartes entre elles, ce qui reste mieux que de se fier à une seule.

Enfin, la carte agit parfois sur le territoire. Quand un chiffre sert à juger les personnes, celles-ci se mettent à travailler pour le chiffre et la mesure se dégrade, ce que décrit la loi de Goodhart.

Pour aller plus loin

Sources principales : Alfred Korzybski, Science and Sanity (1933), qui reprend la communication de 1931 « A Non-Aristotelian System and its Necessity for Rigour in Mathematics and Physics » ; Lewis Carroll, Sylvie and Bruno Concluded (1893) ; Jorge Luis Borges, « De la rigueur de la science » (1946) ; Shane Parrish et Rhiannon Beaubien, The Great Mental Models, vol. 1.