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Qu'est-ce qu'un modèle mental ?
Vous rentrez dans une maison froide et vous poussez le thermostat au maximum pour que la pièce se réchauffe plus vite. Ce geste repose sur une petite théorie du chauffage que vous portez dans votre tête, et cette théorie est fausse. Les psychologues appellent cela un modèle mental, et le mot a pris depuis un second sens, celui d'une idée-outil que l'on apprend exprès. Cette fiche distingue les deux et en retrace l'origine.
L'idée en bref
Un modèle mental est une représentation simplifiée d'une partie du monde, que l'on garde en tête et que l'on fait fonctionner pour comprendre une situation, prévoir ce qui va se passer et choisir quoi faire.
Le mot a deux sens, qu'il vaut mieux distinguer dès le départ.
Le premier sens est celui des psychologues. En 1943, l'Écossais Kenneth Craik avance, dans The Nature of Explanation, que l'esprit construit des « modèles à échelle réduite » de la réalité et qu'il s'en sert pour essayer mentalement plusieurs actions avant d'agir. En 1983, Philip Johnson-Laird reprend l'idée dans Mental Models et en fait une théorie du raisonnement : pour comprendre un énoncé, nous construisons une petite maquette de la situation qu'il décrit.
Le second sens vient de Charlie Munger. En 1994, dans un discours prononcé devant des étudiants de l'école de commerce de l'université de Californie du Sud, cet investisseur, associé de Warren Buffett, appelle « modèles » les grandes idées de chaque discipline, comme les intérêts composés, les probabilités ou les économies d'échelle. Un modèle mental est alors une idée-outil, que l'on apprend volontairement et que l'on transporte d'un domaine à l'autre. Ce sens a été popularisé par Shane Parrish et son site Farnam Street.
Le premier sens décrit ce que l'esprit fait spontanément, et le second propose une méthode pour mieux penser. Ce site porte surtout sur le second et s'appuie sur le premier, car une idée-outil ne sert que si elle devient une représentation que vous savez faire fonctionner dans votre tête.
Des modèles que l'on porte sans le savoir
Un modèle mental spontané se reconnaît à ses prédictions. Vous ne l'avez jamais formulé, mais vous agissez comme s'il était vrai, et c'est quand la réalité vous surprend que vous découvrez son existence.
Cet exemple montre ce qui caractérise un modèle mental. Il est simplifié, car personne ne se représente la chaudière et ses tuyaux dans le détail, et on peut le faire tourner dans sa tête pour répondre à la question « que se passera-t-il si… ? ». Il est aussi plus ou moins juste, et un modèle faux peut durer tant que ses erreurs coûtent peu.
Pour Johnson-Laird, le raisonnement lui-même s'appuie sur ces maquettes. Si l'on vous dit que la tasse est à droite de l'assiette et que la cuillère est à gauche de l'assiette, vous savez aussitôt que la cuillère est à gauche de la tasse, parce que vous avez disposé mentalement les trois objets et lu la réponse sur la scène.
Le modèle caché derrière une erreur d'élève
Les modèles mentaux expliquent beaucoup d'erreurs d'élèves qui paraissent absurdes et qui sont en réalité cohérentes avec une représentation fausse.
Pour un enseignant ou un parent, la question utile devient alors : « Comment t'y es-tu pris ? Que voyais-tu dans ta tête ? » La gestion mentale d'Antoine de La Garanderie pose la même question à propos des évocations, ces images, ces mots ou ces mouvements intérieurs par lesquels chacun fait exister dans sa tête ce qu'il a perçu. L'évocation décrit la forme sous laquelle une personne se représente quelque chose, alors que le modèle mental en décrit le contenu, c'est-à-dire ce que cette représentation permet de prévoir.
Quand s'en servir
Le sens de Munger invite à passer des modèles subis aux modèles choisis. Devant un problème, vous pouvez vous demander quelles idées générales s'y appliquent. Les 123 fiches de ce site présentent ces idées une à une.
La notion sert surtout dans les situations suivantes :
- quand un résultat vous surprend, car la surprise signale que votre modèle prévoyait autre chose ;
- quand deux personnes ne se comprennent pas, parce qu'elles raisonnent souvent sur deux modèles différents de la même situation ;
- quand vous devez décider dans un domaine que vous connaissez mal, et qu'une idée empruntée à un autre domaine peut vous fournir une première grille de lecture.
Limites et pièges
Les deux sens n'ont pas le même statut. Le premier appartient à la psychologie cognitive et il est étayé par des décennies de recherches, même si la théorie de Johnson-Laird a des concurrentes et que les psychologues discutent encore de la manière exacte dont nous raisonnons. Le second est une tradition pratique, venue du monde de l'investissement. Elle est utile, mais personne n'a montré de façon rigoureuse qu'apprendre une liste de modèles rend meilleur décideur.
Un modèle reste une simplification, qui éclaire certains aspects d'une situation et en cache d'autres, ce que résume la formule « la carte n'est pas le territoire ».
Enfin, connaître le nom d'un modèle ne garantit pas que l'on saura s'en servir. Les recherches sur le transfert d'apprentissage montrent qu'une idée apprise dans un contexte ne se transporte pas facilement dans un autre.
Pour aller plus loin
- Le treillis de modèles mentaux — l'idée de Munger : croiser les modèles de plusieurs disciplines.
- La carte n'est pas le territoire — pourquoi tout modèle simplifie, et ce que l'on risque à l'oublier.
- « Tous les modèles sont faux, certains sont utiles » — la formule de George Box et ce qu'elle exige.
- Que valent les modèles mentaux ? — le regard critique d'ensemble sur ce répertoire.
Sources principales : Kenneth Craik, The Nature of Explanation (1943) ; Philip Johnson-Laird, Mental Models (1983) ; Willett Kempton, « Two Theories of Home Heat Control », Cognitive Science (1986) ; Charlie Munger, « A Lesson on Elementary Worldly Wisdom », discours de 1994 repris dans Poor Charlie's Almanack (2005) ; Shane Parrish et Rhiannon Beaubien, The Great Mental Models, vol. 1.