Systèmes
La loi de Goodhart
Un thermomètre renseigne sur la fièvre. Si l'on promettait une récompense à l'enfant dont le thermomètre affiche 37 °C, il apprendrait vite à le passer sous l'eau froide, et l'instrument ne dirait plus rien de sa santé. La loi de Goodhart décrit ce phénomène dans les écoles comme dans les hôpitaux. Cette fiche explique d'où elle vient et comment s'en protéger sans renoncer à mesurer.
L'idée en bref
Un indicateur est utile parce qu'il varie en même temps que la réalité qui nous intéresse : la note avec le savoir, le délai d'attente avec la qualité de l'accueil. Dès que l'on attache une récompense ou une sanction à l'indicateur, les personnes concernées trouvent des moyens de le faire bouger sans que la réalité bouge, et le lien se défait.
L'idée porte le nom de l'économiste britannique Charles Goodhart, qui travaillait alors à la Banque d'Angleterre. Dans un texte de 1975 sur la politique monétaire, il notait que toute régularité statistique observée tend à s'effondrer dès qu'on fait pression sur elle pour s'en servir comme instrument de contrôle. La formule que tout le monde cite vient de l'anthropologue Marilyn Strathern, qui a résumé l'idée en 1997, dans un article sur l'évaluation des universités britanniques : quand une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure.
Le psychologue américain Donald Campbell a formulé à la même époque, dans les années 1970, une idée très proche à propos des indicateurs sociaux : plus un indicateur chiffré pèse dans les décisions, plus il subit de pressions qui le corrompent et plus il déforme les pratiques qu'il devait surveiller. On parle de « loi de Campbell ». Malgré le mot « loi », il s'agit dans les deux cas d'une maxime tirée de l'observation, appuyée par de nombreux cas documentés, et non d'un résultat démontré.
Comment un indicateur se dérègle
Face à un objectif chiffré, on peut améliorer la réalité, ce qui est le but recherché. On peut aussi améliorer le chiffre seul, en déplaçant l'effort vers ce qui est compté, en jouant sur les définitions ou, à l'extrême, en trichant.
On raconte souvent, dans le même esprit, l'histoire d'une usine soviétique de clous. Jugée au nombre de clous, elle aurait produit des clous minuscules et inutilisables ; jugée au poids, des clous énormes. Cette histoire circule sans source précise et doit être prise comme une fable, qui a le mérite de montrer le mécanisme.
À l'école : la note et le savoir
L'école est un terrain d'observation privilégié, parce que les notes y servent à la fois d'information et d'enjeu.
À plus grande échelle, on retrouve le même problème avec le bachotage, qui consiste à préparer l'épreuve plutôt qu'à apprendre la matière. Lorsque des écoles ou des enseignants sont jugés sur les résultats de leurs élèves à un test, il devient tentant de consacrer le temps de classe aux seuls exercices qui lui ressemblent. Daniel Koretz, chercheur américain spécialiste de l'évaluation, a étudié cette « inflation des scores », où les résultats au test visé montent sans que la maîtrise de la matière progresse d'autant. Campbell avait écrit dès 1976 que les résultats aux tests, lorsqu'ils deviennent le but de l'enseignement, perdent leur valeur d'indicateur et déforment l'enseignement lui-même.
Quand s'en servir
Pensez à la loi de Goodhart chaque fois que vous fixez un objectif chiffré, à un enfant ou à une équipe, et chaque fois que vous lisez un indicateur dont dépend la carrière de celui qui le produit. Posez-vous alors ces questions :
- Quelle réalité ce chiffre devait-il refléter au départ ?
- Quelle est la manière la plus facile de l'améliorer sans améliorer cette réalité ?
- Qu'est-ce qui n'est pas compté et risque d'être abandonné ?
- Celui qui produit le chiffre est-il aussi celui qui est jugé dessus ?
Limites et pièges
La loi de Goodhart n'est pas un argument contre la mesure. Sans indicateurs, on juge sur des impressions, qui ont leurs propres biais et qui se manipulent aussi. La question porte donc moins sur l'utilité de mesurer que sur ce que l'on fait dépendre de la mesure.
La maxime ne s'applique pas non plus avec la même force partout. Un indicateur se dérègle d'autant plus que l'enjeu est élevé, qu'il est facile à influencer et qu'il s'éloigne du but visé. Lorsque la mesure se confond presque avec le but, comme le temps d'un coureur sur cent mètres, il reste peu de place pour la contourner, hormis la tricherie pure.
Il faut enfin éviter d'y voir la preuve d'une malhonnêteté générale. La plupart des personnes qui « travaillent pour le chiffre » répondent raisonnablement à ce qu'on leur demande, sans tricher. La responsabilité revient d'abord à celui qui a conçu le système. L'historien Jerry Muller, dans The Tyranny of Metrics (2018), examine, d'une institution à l'autre, les dérives d'une confiance excessive dans les indicateurs chiffrés.
Pour aller plus loin
- L'effet cobra et les conséquences inattendues — le cas où la récompense aggrave le problème.
- Les incitations — pourquoi les gens répondent à ce qui est récompensé plutôt qu'à ce qui est souhaité.
- La carte n'est pas le territoire — l'indicateur est une carte, et on finit par soigner la carte.
- Le problème principal-agent — celui qui est mesuré n'a pas les mêmes intérêts que celui qui mesure.
Sources principales : Charles A. E. Goodhart, « Problems of Monetary Management: The U.K. Experience », Papers in Monetary Economics, Reserve Bank of Australia (1975) ; Marilyn Strathern, « 'Improving ratings': audit in the British University system », European Review (1997) ; Donald T. Campbell, « Assessing the Impact of Planned Social Change », Evaluation and Program Planning (1979) ; Gwyn Bevan et Christopher Hood, « What's Measured Is What Matters: Targets and Gaming in the English Public Health Care System », Public Administration (2006) ; Daniel Koretz, Measuring Up: What Educational Testing Really Tells Us (2008) ; Jerry Z. Muller, The Tyranny of Metrics (2018).