Biais cognitifs

Le piège des coûts irrécupérables : continuer parce qu'on a déjà trop investi

Vous avez payé 12 € pour un film qui, au bout d'une demi-heure, vous ennuie. Vous restez jusqu'à la fin « pour ne pas avoir payé pour rien ». Les 12 € sont pourtant dépensés dans les deux cas, et vous y ajoutez une heure et demie d'ennui. Cette fiche explique ce raisonnement très courant et la façon de s'en défaire.

L'idée en bref

Un coût irrécupérable (sunk cost) est une dépense déjà faite, en argent, en temps ou en efforts, que l'on ne peut plus récupérer quelle que soit la décision prise ensuite. Le raisonnement économique est simple : puisque ce coût est le même dans toutes les options, il ne doit pas entrer dans le choix. Seuls comptent les coûts et les bénéfices à venir. Le piège consiste à faire l'inverse et à poursuivre une action parce qu'on y a déjà beaucoup mis.

La notion vient de l'économie classique. L'économiste Richard Thaler a décrit en 1980 la tendance à en tenir compte malgré tout, et les psychologues Hal Arkes et Catherine Blumer en ont donné en 1985 la démonstration expérimentale la plus citée. Un peu avant, en 1976, Barry Staw avait étudié un phénomène voisin dans les organisations, l'« escalade de l'engagement » : les décideurs investissent davantage dans un projet qui échoue lorsqu'ils sont eux-mêmes à l'origine de ce projet.

Ce que l'on a payé pèse sur ce que l'on fait

Pour expliquer ce piège, Arkes et Blumer avancent le désir de ne pas paraître gaspilleur. S'arrêter, c'est reconnaître que la dépense a été faite pour rien. On peut aussi y voir l'aversion à la perte : tant que l'on continue, la perte n'est pas encore « actée ». S'y ajoute le besoin de rester cohérent avec ses décisions passées, surtout devant les autres.

L'exemple historique le plus connu est celui du Concorde. Les gouvernements britannique et français ont continué à financer l'avion supersonique alors que son absence de rentabilité commerciale ne faisait plus guère de doute : les sommes déjà engagées servaient d'argument pour continuer, et des obstacles politiques et juridiques rendaient le retrait difficile. Vingt appareils seulement ont été construits. Les biologistes Richard Dawkins et Tamsie Carlisle ont dénoncé ce raisonnement en 1976 dans la revue Nature, et il est connu depuis sous le nom de « sophisme du Concorde ».

Refaire le calcul en ne regardant que l'avenir

Le piège ne concerne pas que l'argent. Un étudiant en troisième année d'un cursus qui ne lui convient plus se dit : « Je ne vais pas abandonner maintenant, après trois ans. » Ces trois années sont derrière lui quoi qu'il décide. La question utile porte sur les années à venir : vaut-il mieux pour lui deux années de plus dans cette voie, ou une réorientation ? Les trois années passées comptent seulement par ce qu'elles lui apportent pour la suite, par exemple des connaissances, des équivalences ou un diplôme proche. La réponse peut donc très bien être de continuer, à condition que ce soit pour ces raisons-là.

Quand s'en servir

Le signal d'alerte est une phrase : « Après tout ce que j'ai déjà mis… » Elle se présente notamment :

Limites et pièges

L'effet est réel, de taille modeste dans les expériences. Un scénario classique de coût irrécupérable figurait parmi les effets testés par le projet de réplication Many Labs en 2014, et il a été retrouvé, avec une ampleur modeste, dans environ la moitié des échantillons. Dans la vie réelle, où l'engagement personnel et le regard des autres s'ajoutent, l'effet peut être bien plus fort, comme le montrent les travaux de Staw sur l'escalade. On a longtemps cru ce travers propre aux humains, mais une étude publiée en 2018 dans la revue Science par Brian Sweis et ses collègues a observé une sensibilité comparable au temps déjà investi chez la souris et le rat.

Tenir compte du passé n'est pas toujours une erreur. Ce que l'on a déjà dépensé peut renseigner sur l'avenir : si un projet a coûté deux fois plus que prévu jusqu'ici, la suite risque de déraper aussi. Abandonner a parfois un coût réel, comme une réputation de personne qui ne finit rien, ou la confiance d'une équipe. Enfin, tenir un engagement pris envers soi-même, par exemple finir un marathon ou un diplôme, a une valeur que le seul calcul ne voit pas.

Le mauvais usage inverse existe. Invoquer les « coûts irrécupérables » pour abandonner à la première difficulté est une erreur aussi. Presque tout apprentissage passe par une phase ingrate où les bénéfices tardent. La bonne question porte moins sur la difficulté que sur la suite : « Ce qui reste à investir vaut-il ce que j'en attends ? »

La difficulté est souvent sociale. Dans une organisation, celui qui a lancé un projet est mal placé pour l'arrêter, parce qu'il devrait reconnaître son erreur. Confier la décision de poursuivre à une personne qui n'a pas pris la décision de départ est une protection simple.

Pour aller plus loin

Sources principales : Hal Arkes et Catherine Blumer, « The psychology of sunk cost », Organizational Behavior and Human Decision Processes (1985) ; Richard Thaler, « Toward a positive theory of consumer choice », Journal of Economic Behavior and Organization (1980) ; Barry Staw, « Knee-deep in the big muddy », Organizational Behavior and Human Performance (1976) ; Richard Dawkins et Tamsie Carlisle, « Parental investment, mate desertion and a fallacy », Nature (1976) ; Hal Arkes et Peter Ayton, « The sunk cost and Concorde effects », Psychological Bulletin (1999) ; Richard Klein et al., projet Many Labs, Social Psychology (2014) ; Brian Sweis et al., Science (2018).