Économie et stratégie
Le coût d'opportunité
Vous avez deux heures libres samedi après-midi et vous les passez à ranger le garage. Le rangement ne vous a rien coûté en argent, mais il vous a coûté la promenade en forêt que vous auriez faite à la place. Cette fiche explique comment compter ce que l'on ne voit pas dans un choix, et pourquoi ce calcul change souvent la décision.
L'idée en bref
Le coût d'opportunité (opportunity cost) d'un choix est la valeur de la meilleure option à laquelle vous renoncez en le faisant. On ne retient que la meilleure d'entre elles, et non la somme de toutes les options abandonnées. L'idée repose sur le constat que le temps et l'argent sont limités : ce que vous consacrez à une chose n'est plus disponible pour une autre.
La notion vient de l'école autrichienne d'économie, et en particulier de Friedrich von Wieser, qui a défini le coût d'un bien par les autres usages auxquels on renonce pour le produire. L'expression anglaise apparaît dans un article de l'économiste américain David Green en 1894. Avant eux, le Français Frédéric Bastiat avait déjà formulé l'intuition dans son pamphlet Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850) : une dépense a un effet visible, ce qu'elle achète, et un effet invisible, tout ce que le même argent aurait permis d'acheter ailleurs. Le coût d'opportunité est une manière rigoureuse de compter, acceptée par tous les économistes, plutôt qu'une loi empirique que l'on pourrait réfuter.
Compter ce que l'on ne paie pas
Le coût d'opportunité se cache surtout là où aucune facture n'apparaît. Quand vous payez un objet, le prix est sous vos yeux. Quand vous utilisez une ressource que vous possédez déjà, comme votre temps, une pièce de votre maison ou une épargne qui dort, rien ne sort de votre portefeuille et vous avez l'impression que l'usage est gratuit. Il ne l'est pas, parce que cette ressource aurait pu servir à autre chose.
L'exemple montre deux règles de calcul. La première est d'ajouter ce à quoi l'on renonce, même si personne ne vous le facture. La seconde est de retirer ce que l'on paierait de toute façon, quelle que soit l'option retenue.
Le temps, la ressource que l'on compte le moins
Le coût d'opportunité s'applique encore mieux au temps qu'à l'argent, parce qu'une heure dépensée ne se regagne jamais. Dire oui à une réunion, à une activité ou à un projet, c'est dire non à tout ce que la même heure aurait permis. Nous prenons pourtant la plupart de ces engagements en nous demandant seulement si la chose est utile, alors que la bonne question est de savoir si elle est plus utile que ce qu'elle remplace.
La recherche indique que nous négligeons souvent ce calcul. Dans un article de 2009, Shane Frederick et ses collègues partent d'une remarque simple : pour tenir compte du coût d'opportunité d'un achat, il faut imaginer soi-même ce que cet achat remplace. Leurs études suggèrent que les consommateurs omettent souvent de le faire. Les auteurs ont appelé ce phénomène la négligence du coût d'opportunité (opportunity cost neglect).
Quand s'en servir
Le modèle est utile chaque fois qu'une ressource limitée est en jeu et que la décision paraît gratuite ou évidente. Voici quelques situations types :
- avant un achat important, en nommant ce que la même somme permettrait de faire d'autre ;
- avant d'accepter un engagement régulier, en comptant les heures qu'il prendra chaque mois ;
- quand une ressource semble gratuite parce que vous la possédez déjà, par exemple une chambre vide, une épargne sur un compte courant ou une soirée libre ;
- dans le travail scolaire, pour choisir la matière ou l'exercice qui rapportera le plus pour la prochaine heure.
Limites et pièges
Le premier piège est de ne retenir que ce qui se chiffre. Le salaire auquel Léa renonce se compte en euros, mais le plaisir d'étudier et les amitiés ne se comptent pas ainsi. Le modèle demande de comparer des valeurs, qui ne se réduisent pas à des prix, et il reste une aide au jugement.
Le deuxième piège est l'excès de comparaison. Il existe toujours, en théorie, un meilleur usage de chaque heure, et celui qui pèse sans cesse ce qu'il aurait pu faire d'autre ne profite plus de rien et ne décide plus. Pour les petites décisions, une option « suffisamment bonne » vaut mieux qu'un calcul complet.
Le troisième piège est de confondre le coût d'opportunité avec les dépenses passées. L'argent déjà dépensé et qui ne reviendra pas n'entre pas dans le calcul, puisqu'il est perdu dans tous les cas. Seul compte ce à quoi vous renoncez à partir de maintenant. Enfin, l'option abandonnée est toujours une hypothèse : personne ne sait avec certitude ce que le salaire de Léa aurait été ni ce que le master lui apportera. On ne peut donc qu'estimer un coût d'opportunité.
Pour aller plus loin
- Le piège des coûts irrécupérables — l'erreur inverse : compter des dépenses passées qui ne devraient plus peser.
- L'utilité marginale — pour comparer la valeur de la prochaine heure ou du prochain euro.
- L'avantage comparatif — le coût d'opportunité appliqué au partage des tâches.
- Le « suffisamment bon » — pour ne pas se perdre dans la comparaison sans fin des options.
Sources principales : Frédéric Bastiat, Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas (1850) ; David I. Green, « Pain-Cost and Opportunity-Cost », Quarterly Journal of Economics (1894) ; Friedrich von Wieser, Theorie der gesellschaftlichen Wirtschaft (1914) ; Shane Frederick, Nathan Novemsky, Jing Wang, Ravi Dhar et Stephen Nowlis, « Opportunity Cost Neglect », Journal of Consumer Research (2009).